Etienne Charpentier
              préside le comité national des gens du voyage.
Etienne Charpentier préside le comité national des gens du voyage. - Michel Tonneau.

Le confinement d'une population est une décision forte et contre-nature. Mais que dire lorsque l'interdiction de circuler concerne les gens du voyage dont le propre est de prendre la route et de s'installer au bord de celle-ci, parfois au petit bonheur la chance ? Etienne Charpentier est de ceux-là. Il témoigne de sa frustration depuis le terrain de Pont-à-Celles où il a installé sa caravane et une dizaine d'autres, avec sa famille : « Quand tout cela sera fini, les roues vont chauffer ! », résume celui qui préside le comité national des gens du voyage, déjà dans les starting-blocks.

Combien sont-ils en Wallonie ? On cite le chiffre de 10.000, à la belle saison. Mais le recensement est difficile. Traditionnellement, beaucoup de Français sillonnent nos routes. Le confinement annoncé, ils ont préféré rentrer chez eux. Ils reviendront tôt ou tard.

En hiver, beaucoup de gens du voyage ont aussi un point de chute fixe. C'est le cas d'Albert Zepp à Mons : « J'y ai une maison et une caravane dans le jardin, où je dors. J'y suis confiné comme tous les Belges. Mais s'il n'y avait pas de coronavirus, j'aurais déjà repris la route, vers les Ardennes, la France. L'été, c'est la saison de pèlerinages. J'attends le feu vert des autorités. » D'autres, comme Etienne Charpentier, ont été surpris par le confinement et n'ont plus bougé depuis lors.

 

« Or, l'hiver est fini et on a l'habitude de dire que les gens du voyage bougent toutes les trois semaines à partir de mars. Les consignes les empêchent de repartir, cette fois », note Ahmed Hakim qui dirige le centre de médiation des gens du voyage. Avec cette structure, la Wallonie s'est dotée d'un outil qui combat les idées reçues et tente d'améliorer les relations de ces citoyens avec les autorités et la population.

 

« Des gens responsables »

Le directeur peut témoigner d'une application stricte des instructions fédérales : « Je suis agréablement surpris. Les gens du voyage se montrent très sensibles à la situation sanitaire. Ils prennent ça très au sérieux. Les familles sont dans une sorte de promiscuité, mais elles cherchent elles aussi à respecter la distanciation sociale. A ma connaissance, aucun foyer épidémique n'a été enregistré dans ces communautés. »

Le centre de médiation a publié une affichette qui recense les gestes et les attitudes à adopter face au coronavirus : lavage des mains, distances, éternuements... Mais d'autres pictogrammes font référence à ce mode de vie particulier : éviter les discussions en groupe devant les caravanes, ne pas laisser courir les enfants en bande... Ici, le « restez chez vous » se conçoit sur quatre roues !

« Nous ne sommes pas des gens à part. Nous savons que nous devons aussi nous protéger et protéger les autres. Nous sommes des gens responsables », explique Etienne Charpentier. Il n'empêche : quand la question d'un confinement a été mise sur la table, les gens du voyage ont bien senti que les rapports parfois compliqués avec les populations sédentaires risquaient de s'exacerber un peu plus.

Leurs responsables s'en sont même ouverts dans un communiqué à l'intention des autorités : « A l'heure où les mesures de confinement et les fermetures des frontières se multiplient, plusieurs groupes de la communauté installés dans différentes communes wallonnes subissent les affres de la population et se voient sommés de déguerpir. Ce sont des "villages" entiers qui sont contraints de se déplacer. »

Le respect des consignes

Etienne Charpentier évoque des cas en Hainaut, mais il n'en dira pas plus. A Pont-à-Celles où il a trouvé refuge avec les siens, l'accueil a été correct. « Mais cela n'a pas été simple parce que le terrain choisi est dans le centre-ville. Nous avons eu des expériences difficiles, des difficultés quand d'autres communautés ont choisi de s'installer sur le site de l'Arsenal », explique Pascal Tavier (PS), le bourgmestre. Quand le confinement a été décrété, certains habitants ont craint que les gens du voyage « dévalisent » les commerces locaux.

 

Mais le climat s'est apaisé dans cette commune proche de Charleroi : « Ils se sont installés sans accord et sont peu nombreux. Nous avons négocié. Cette famille respecte le voisinage, il y a eu une ou deux plaintes, mais c'est tout. Ils ont pris contact avec Ores et la SWDE pour l'accès à l'électricité et à l'eau. Etienne Charpentier et les siens sont là jusqu'à la fin du confinement. »

Pont-à-Celles respecte à la lettre les instructions du gouvernement wallon. Alerté de possibles difficultés par les représentants de la communauté, Pierre-Yves Dermagne (PS), le ministre des Pouvoirs locaux, a adressé un courrier aux gouverneurs de provinces et à travers eux à toutes les communes. La principale recommandation porte sur « le maintien des installations actuelles sur les sites officiels et officieux. »

Le même exécutif avait déjà gelé toutes les procédures d'expulsion. Il a affiné sa réflexion pour les gens du voyage : le temps de la crise, « ceux-ci doivent pouvoir y demeurer sans être inquiétés et sans entrave ni dans l'exercice de leurs droits ni dans l'accomplissement de leurs obligations », précise le ministre qui demande aussi que « les autorités communales organisent l'accès à l'eau et à l'électricité. »

Un impact économique

Pas question donc d'un cadeau à une communauté minoritaire : il s'agit de protéger des citoyens en difficulté dans des temps troublés. Mais le gouvernement wallon s'inscrit aussi dans une logique unanimement partagée : pendant le confinement, les déplacements sont interdits. En caravane, aussi !

Etienne Charpentier nous a demandé de l'écrire : « L'intervention wallonne a été très appréciée. » Le maintien sur place est pourtant pénible à vivre. Les familles et les groupes ne peuvent plus se rencontrer, se croiser. La fête de Pâques approche et elle compte beaucoup pour les gens de la route, elle se vivra cette fois en petit comité.

Le moment venu et comme partout ailleurs, il faudra aussi parler de l'après-coronavirus : « Ce confinement, c'est toute une économie en panne sur les marchés, le spectacle ou les fêtes foraines. Beaucoup sont indépendants et leurs activités au jour le jour ne permettent pas d'engranger de la trésorerie. Il faudra aussi aider les gens du voyage », plaide déjà Ahmed Hakim.

Les terrains, sujet sensible

Eric Deffet et E.D.

En Wallonie, onze communes ont conclu une convention avec la Région pour assurer l'accueil des gens du voyage. Trois d'entre elles (Namur, Ath et Bastogne) disposent de terrains officiels et équipés. En 2019, la législation a été renforcée et un appel à projets a été lancé. Neuf communes ont été retenues pour bénéficier d'une subvention de 500.000 euros qui permettra d'aménager des sites nouveaux : Amay, Charleroi, Mons, Ramillies, Verviers, Lessines, Ottignies-Louvain-la-Neuve, Sambreville et encore Bastogne. La procédure suit son cours, elle est suivie de près par Christie Morreale (PS), la ministre des Affaires sociales.

Et à Bruxelles ? Aucun site officiel n'est disponible actuellement pour les gens du voyage. « Des sites officieux ont existé du côté de Schaerbeek, Anderlecht ou Bruxelles-Ville, mais ils ne sont plus accessibles », déplore le Wallon Ahmed Hakim qui suit la situation de près parce que les familles de la route ne connaissent pas de frontières. Il ajoute : « C'est dommage parce qu'en 2012, la capitale avait approuvé une ordonnance qui considérait que la caravane était bien un habitat. »