Tous les enfants ne partent pas sur un pied d'égalité dans la vie, en particulier ceux qui sont nés dans un milieu socialement fragilisé. Pour élargir les perspectives d’avenir de ces jeunes, l'ASBL TADA (ToekomstATELIERdelAvenir) a mis sur pied l'école du samedi matin à Bruxelles. Des cours pas comme les autres où des professionnels issus d'horizons très divers viennent partager leur expérience. Durant deux samedis, nous avons suivi Salma, Adam et d’autres jeunes apprentis journalistes...

Reportage - Lauranne Garitte

« D’habitude, le samedi, je fais mes devoirs, je regarde la télé ou je joue sur mon téléphone… », énumère en soupirant Salma, 10 ans. « Moi, le week-end, souvent, je m’ennuie… », poursuit son copain Adam. En ce samedi automnal, pas de devoirs à l’horizon, pas d’écrans, pas d’ennui et encore moins de téléphones portables (ils sont rassemblés dans une boîte à l’entrée de la classe). Nous sommes à l’Institut Notre-Dame d'Anderlecht. Dans la cour de cette école, rien d’inhabituel : environ quatre-vingts élèves courent, crient, jouent ou se chamaillent. Une quarantaine d’entre eux vivent aujourd’hui une rentrée des classes un peu particulière. Ils participent en effet aux cours proposés par l'association TADA (Toekomst ATELIER de l'Avenir), une « école où on apprend plein de métiers différents en faisant de chouettes activités », détaille l’un d’entre eux. Ils s’appellent Salma, Adam, Georgios, Lina, Ridouane, Florence, Yelda, Hiba, Douha… Ils sont issus de quartiers défavorisés de la capitale. Curieux d’apprendre et motivés, ils se lèvent désormais tous les samedis matins et retournent en classe pour y rencontrer des professionnels passionnés. Ils ont 10 ans et la vie devant eux. Un avenir dont l’ASBL TADA veut élargir les perspectives en les aidant à se projeter en toute confiance vers un projet professionnel qu’ils auront choisi en connaissance de cause.

A la rencontre de « vrais journalistes »

Ce matin, Adam trépigne d’impatience. Son rêve ? Devenir scientifique de la chimie. « Je viens quand même chez TADA pour découvrir d’autres métiers que je ne connais pas », précise-t-il. Au programme de son premier jour : un cours d’introduction au journalisme. « Les journalistes, je ne les vois qu’à la télé, alors aujourd’hui, ça va faire bizarre d’avoir des vrais journalistes devant moi », témoigne le garçon déjà surexcité à l’idée de s’exprimer devant une caméra ou derrière un micro. Dans la salle des profs, les bénévoles font connaissance. «En tant que prof, je suis sensible à ce genre d’initiatives. Alors, si je peux changer les choses à mon échelle, je le fais », raconte Jonathan. Dans ses mains, un tas de journaux qu'il est prêt à décortiquer avec ses élèves du jour.

1000
Enfants en 2020

Pour l'année scolaire, 2017-2018, TADA soutient au total 630 adolescents dans trois antennes bruxelloises.

D’ici 2020, l’ASBL souhaite passer le cap des 1000 jeunes bruxellois qui suivront le programme de trois années.

 

Après une brève présentation des intervenants, nos quarante citoyens en devenir jouent déjà les apprentis journalistes. La curiosité des uns se confronte à la perspicacité des autres. Et les bénévoles tentent de se dépêtrer de certaines questions inattendues... « Est-ce qu’un journaliste et un paparazzi, c’est la même chose ? », questionne Lina. « Mon papa m’a dit quecertains journalistes inventent des fausses informations pour gagner de l’argent », renchérit son voisin. « Comment vous faites pour savoir qu’une source est vraie ? », lance Georgios. Déjà, leur curiosité, leur sens critique et leur vision du monde sont mises en pratique…

Connaître, ne pas juger

Lors des ateliers, Adam est à l’aise derrière un micro tandis que Salma se distingue en presse écrite. Dans une salle, Jonathan réalise des unes en un temps record.
Pendant ce temps, Camille, patron d’une entreprise fictive, bien décidé à détruire un quartier pour y construire un parc d’attractions, répond aux questions de six graines de journalistes. Martin, quant à lui, aiguille d’autres élèves pour qu’ils réunissent les bonnes photos avec les bons titres de grands journaux. Et de son côté, Elise tente de faire résumer l’essence d’une vidéo à un autre groupe, au micro de « radio TADA ».
« Aujourd’hui, j’ai mieux compris ce qu’était le métier de journaliste , témoigne Salma, mais j’ai aussi appris autre chose : il faut d’abord communiquer et apprendre à connaître les gens avant de les juger », lance-t-elle pleine d’assurance.

Des reporters en herbe

Un mois plus tard, même sourire, même motivation, même énergie et même bagout, nous retrouvons Adam, Salma et leurs camarades. Pour cette troisième journée d’atelier, ils partent en reportage. L’excitation est palpable… Ce matin, Adam, Salma, Mohamed, Yelda, Salma et Wijdane ont rendez-vous avec le pharmacien du coin. Ils rédigeront ensuite un article illustré. « Bonjour Monsieur le pharmacien, je suis Mohamed, journaliste pour TADA, et nous aimerions vous poser quelques questions sur votre métier. Vous avez deux minutes ? », lance sans hésitation le jeune garçon. Pendant que Salma et Wijdane prennent en photo les moindres recoins de l’établissement, Salma, Yelda et Mohamed prennent des notes très attentives, et Adam pose la liste de questions préparées préalablement. L’écriture et la mise en page de l’article se feront dans le même esprit, chaque élève devra accomplir une tâche bien précise.

Donner confiance

« Pourquoi devrais-je publier votre article ? », demande la rédactrice en chef du journal TADA. Face aux bénévoles et aux quarante élèves, Adam n’hésite pas : « Vous devez publier notre article car être pharmacien, c’est dangereux. Il y a parfois des braquages. Le pharmacien travaille seul et parfois même la nuit. Or, malgré tous ces inconvénients, il aime son travail. Il faut donc mettre en lumière son boulot. » Fiers du résultat final, les élèves du jour repartent avec une bonne idée du métier de journaliste, mais aussi des clés pour mieux appréhender notre société et pas mal d’étoiles dans les yeux.

 

Trois questions à Sofie Foets
Fondatrice de ToekomstATELIERdelAvenir

Comment ce projet est-il est né ?

Il y a quelques années, je travaillais au Parlement européen et je me suis rendue aux Pays-Bas pour assister à une conférence consacrée aux meilleures pratiques européennes en matière d'enseignement pour les jeunes des quartiers défavorisés. TADA existe depuis 20 ans aux Pays-Bas et Heleen Terwijn, la fondatrice de l'association, était présente. J'ai trouvé son travail fantastique et cela m'a inspirée car cela marche. Je savais aussi qu'il y avait un énorme besoin en Belgique dans ce domaine parce que l'inégalité dans l'enseignement est assez catastrophique.Surtout à Bruxelles où un enfant sur trois vit en situation de pauvreté; et beaucoup plus même dans certaines communes comme Molenbeek. Tout le monde se rejette la balle : c'est la faute aux parents, aux écoles, aux ministres, à l'administration… On rédige des livres blancs, on fait des débats, mais rien ne change fondamentalement. Nous avons voulu voir cela sous un autre angle, en partant du principe qu'en associant le secteur privé et la société civile, on peut aussi faire quelque chose de positif et de complémentaire. Agir plutôt que d'en parler.

Comment votre action est-elle perçue par les écoles et le secteur public ?

Au tout début bien sûr, il y avait un petit peu de méfiance. Mais depuis lors nous sommes vraiment perçus comme un partenaire par toutes les écoles. Elles sont demandeuses, en fait. Leur tâche principale, c'est de faire lire, écrire et calculer ces enfants. Mais en même temps, on attend de l'enseignement d'aujourd'hui qu'il forme des citoyens tolérants, digital minded, multilingues,entrepreneuriaux, empathiques… Elles ont trop peu de temps et de moyens par rapport à tout ce qu'elles ont déjà à faire dans les programmes de cours. Les écoles qui travaillent dans les quartiers les plus difficiles ont la tête sous l'eau. Nous essayons d'être ce coup de pouce supplémentaire.

Avez-vous des projets de développement ?

Jusqu'en 2020, nous souhaitons nous concentrer sur Bruxelles. Pour le moment, nous sommes présents à Molenbeek, Saint-Josse et Cureghem où nous soutenons au total 630 familles. Nous voulons élargir ce périmètre au plus vite pour toucher entre 1000 et 1500 familles des quartiers les plus défavorisés. Après 2020, on verra. Nous recevons beaucoup de demandes du côté de la Flandre, moins en Wallonie où nous sommes encore peu connus. Mais ce n'est pas forcément nous qui devons tout faire. Si nous pouvons être un catalyseur, que d'autres réfléchissent aussi à comment copier le modèle et que des entreprises s'engagent dans ce sens, c'est très bien. Aux Pays-Bas, le modèle TADA existe dans dix villes, mais il a été copié par trente autres organisations.

 

Source : lalibre - lundi 04 décembre 2017