Pourquoi a-t-on occulté l'origine tsigane du grand peintre dont on vient d'exposer les œuvres au Musée d'art moderne, à Paris ? Parce que ni l'homme ni son travail ne corresponde aux stéréotypes sur cette population.

L'exposition « Le rêve des formes » consacrée au peintre français d'origine russe Serge Poliakoff s'est terminée le 23 février au Musée d'Art Moderne de la ville de Paris. Enrichie par le travail biographique de sa petite-fille, cette rétrospective offre pour la première fois des éléments de la vie de l'artiste.

Le public peut notamment y apprendre qu'il appartenait à une famille de l'élite tsigane russe, qu'il avait émigré en France après la révolution bolchévique et qu'il avait longtemps exercé le métier de guitariste dans les cabarets russes de la capitale.

Alors que les Tsiganes participent quotidiennement à l'actualité française, aucun média n'a repris ces informations. Les représentations liées aux catégories « Roms » ou « Gens du voyage » semblent empêcher tout autre discours sur la vie de Serge Poliakoff au-delà d'une identité exclusivement russe.

Pourtant des personnalités tsiganes font régulièrement l'objet de portraits – encore faut-il qu'elles coïncident avec les figures du migrant, du militant ou de l'artiste à la liberté nécessairement «chevillée au corps». Serge Poliakoff est bien différent et c'est là où réside aussi son intérêt.

ABSENCE D'INSCRIPTION TERRITORIALE

Comment expliquer que l'origine tsigane de l'un des grands maîtres de la peinture abstraite soit occultée, sinon en remettant en cause au moins deux stéréotypes qui structurent les débats ? Le premier est l'indigence présumée de tous les Tsiganes, le second leur absence d'inscription territoriale – il est en effet moins complexe d'être désigné, ou de se présenter, comme russe que comme tsigane russe. Pourquoi ? La question oblige à faire appel à un peu d'histoire.

Situons rapidement l'univers d'origine du peintre et son parcours. Serge Poliakoff appartient à une famille de Xaladitka Roma ou Roms russes, ayant prospéré en Russie en excellant dans la production d'une musique à succès depuis la fin du XVIIIe siècle et dans le commerce des chevaux. A l'instar des familles Massalski, Pankoff, Morosoff, Lebedeff, Vassilieff, Panine, Chichkine et de quelques autres, les Poliakoff participaient à l'émergence d'une nouvelle bourgeoisie sédentaire tsigane.

Serge nait en 1900. Il est le fils cadet d'une famille de 14 enfants et grandit dans le confort d'une maison d'un quartier chic de Moscou. Sa mère est la fille d'un propriétaire terrien et femme au foyer, quant à son père, il est marchand et éleveur de chevaux. Une grande partie de sa famille travaille dans le chœur tsigane de l'oncle Egor Alexeïevitch, au légendaire restaurant-cabaret Yar. Sur ses cinq sœurs, deux épousent des musiciens tsiganes, mais les trois autres se marient respectivement avec un membre de la haute aristocratie, le fils d'un héros militaire, et un haut fonctionnaire.

En 1918, âgé de 18 ans et ne pouvant se maintenir plus longtemps à Moscou, Serge rejoint son frère Valodia et quelques parents dans le Sud, avant de participer au grand exode russe. Il se retrouve bientôt à Constantinople, puis dans les Balkans, à Vienne, Berlin et enfin à Paris en 1922.

MUSICIEN LA NUIT ET CELUI D'ARTISTE-PEINTRE LE JOUR

Comme de nombreux exilés, pas seulement d'ascendance tsigane, il est musicien par nécessité. Mais il n'est pas prédestiné à le rester – il veut peindre. Serge Poliakoff alternera pendant près de trente ans son travail de musicien la nuit et celui d'artiste-peintre le jour. Ce n'est qu'au début des années 1950 qu'il pourra enfin vivre de son œuvre picturale – et mettre fin à sa carrière musicale.

Au-delà de Poliakoff, c'est sans doute dans cette multi-appartenance que réside l'une des grandes difficultés à penser les Tsiganes et plus largement encore tous les exilés. Contemporains de la formation de nos sociétés modernes, inscrits dans un terroir commun, participant de son histoire, les Tsiganes en sont une composante sans pour autant s'y dissoudre. Nous partageons tous bien plus de choses que nous ne sommes prêts à le reconnaître.

Serge Poliakoff fut un Rom parmi les autres Roms. Pour le public des cabarets, il fut un musicien tsigane. Pour les émigrés russes il était un Poliakoff, avant de se faire un prénom. Depuis sa consécration en tant que peintre majeur de la seconde moitié du XXe siècle, il est un peintre français d'origine russe. Identité incomplète, dont il importe de restituer la riche pluralité.

L'œuvre de cet immense artiste a été exposée. Quant à sa vie, elle rend partiellement justice à tous ceux que les catégorisations abusives écrasent jours après jours.

Source : Le monde - Dimitri Galitzine