A Malmö, en Suède, deux Roms de 26 et 28 ans sont payés pour s'exposer dans un musée d'art contemporain. Objectif du directeur artistique: provoquer un questionnement sur la mendicité. La démarche fait évidemment polémique.

OUI

La provocation est justifiable artistiquement lorsqu’elle soulève un enjeu de société et qu’elle offre une perspective critique. Le scandale qu’elle engendre dépend du public qui la reçoit et est de ce fait révélateur de la société. L’art qui provoque est aussi celui qui fait bouger les lignes et les limites que la société lui fixe. La provocation n’est donc pas le fait exclusif de l’art contemporain.

Pierre-Olivier Rollin, Directeur du BPS 22, centre d’art contemporain de la province de Hainaut

Un couple de Roms devenu œuvre d’art vise à questionner sur l’attitude face aux mendiants, un zoo humain vient dénoncer le racisme. Ces œuvres sont-elles justifiables artistiquement ?

Cela pose deux questions. D’abord, celle artistique : est-ce que la réflexion, la formalisation et le propos sont pertinents ? Ensuite, celle de l’impact que cela peut avoir dans une société. Je ne suis pas de ceux qui disent que l’art a tous les droits, échappe à toutes les règles qui existent dans une société, et n’a de limite que celles que lui fixe le marché. Par contre, l’art a la qualité de pouvoir faire bouger la société dans laquelle il s’intègre, de soulever les problèmes et les tabous. Et cela peut se faire par le biais d’œuvres provocantes, ceci à la condition qu’elles soulèvent un enjeu, offrent une mise à distance et de la perspective critique. Il n’y a pas de recette en art, sinon, ce serait de l’académisme. Il faut considérer la manière dont l’œuvre est produite et celle dont le problème est posé et traité.

L’art contemporain n’est donc pas par nature provoquant.

Sa fonction première n’est pas de provoquer ni de choquer. Tout comme la provocation n’est pas inhérente à cette forme d’art exclusivement. Des artistes modernes ont défendu des causes louables; Baudelaire était scandaleux, Le Caravage ou "Le radeau de la méduse" l’étaient aussi.

La provocation de l’art contemporain s’inscrit face à de véritables enjeux de société : les formes d’art intéressantes sont celles qui questionnent la société et mettent le doigt sur un problème. Et c’est en fait cela qui fait scandale - à considérer que l’artiste ne cherche pas abusivement le scandale. Lorsqu’une œuvre, très forte conceptuellement et qui soulève un problème, crée le scandale, celui-ci doit faire l’objet d’un débat de société. C’est le principe de la démocratie.

Le fait qu’une œuvre choque dépend-il donc du public auquel elle s’adresse ?

C’est moins le fait que la réaction qu’il suscite qui va être le véritable révélateur d’une situation. Il y a souvent un concours de circonstances particulier qui fait naître un scandale. C’est alors le moment de mener un débat de société pour savoir si l’œuvre est pertinente. Les limites de l’art sont celles que la société lui impose. C’est dans ce cadre-là qu’il bouge. Si les limites sont trop coercitives, comme ce fut le cas pendant la période moderne sur la question des mœurs, l’art incite au débat et participe à faire évoluer la société. Il peut donc être provocant à partir du moment où il porte sur une problématique qui paraît pouvoir faire débat. Quand Gianni Motti ne présente rien, dans l’expo qu’on organise avec lui, parce qu’il a utilisé le budget pour acheter de la dette italienne et ainsi interroger le système mondial de la finance, c’est une provocation tout à fait pertinente. Cette forme d’art ne souffre d’aucune contestation. Nous avons montré des œuvres qui avaient provoqué des scandales ailleurs. La hauteur du scandale est révélatrice de la société. Il n’est par ailleurs pas toujours anticipé et mesuré par l’artiste mais dépend du public auquel il s’adresse.

La provocation ne déforce-t-elle alors pas l’œuvre ?

Le fond est-il éclipsé par la forme ? Et si c’était plutôt le contraire ? Dénoncer l’apartheid était autrefois interdit. La provocation n’est donc pas toujours formelle. Le scandale, c’est davantage d’en venir à oublier la qualité de l’œuvre… Il est de toute manière difficile de dissocier la forme du fond. Ils sont tributaires l’un de l’autre.

Que répondez-vous à ceux qui ne voient pas la valeur artistique et le sens des œuvres contemporaines ?

On confond l’art contemporain avec l’image. Les gens sont habitués à ces images qui suscitent un impact perceptif immédiat, un premier degré visible. Et ils s’imaginent que tout se perçoit de cette manière-là. Pourtant, l’art contemporain a supprimé la référence immédiate à l’image. Dans l’art ancien, il existe aussi une série de messages sous-jacents d’une très grande sophistication que les gens ne voient pas spécialement parce qu’ils regardent les peintures comme on regarde de la publicité. Il faut distinguer le fait de comprendre l’image et comprendre l’œuvre d’art. Et donc apprendre et adopter une autre méthode d’observation.

La seule dimension d’interrogation, de provocation, n’est pas de l’art en soi. Il y a toujours eu, dans l’art, une dimension de questionnement. Mais celle-ci est toujours passée par une volonté de produire quelque chose qui va au-delà d’objets bruts qu’on jette simplement à la figure des gens. Avec ce qu’on fait aujourd’hui, on n’a gardé que le côté spirituel, intellectuel, mais on a perdu l’artistique.

NON

Jean-louis Harouel, auteur de "La Grande Falsification. L’art contemporain" (Ed. Jean-Cirylle Godefroy, 2009 et 2015).

Vous allez très loin dans votre livre, en parlant notamment de régression artistique pour qualifier l’art contemporain. Pourquoi ?

Je réserve à ces provocations le sigle "NAC", c’est-à-dire "non art contemporain". Nous sommes dans un système où les mots n’ont plus le même sens que leur sens d’origine et il est impossible de l’appréhender en utilisant le terme d’art.

Pourquoi ?

C’est un système dans lequel les notions de beau, de laid, de savoir-faire et de talent artistique n’ont aucune espèce d’importance. Depuis plus d’un siècle, il y a un culte de l’artiste d’avant-garde qui est sacralisé. On lui prête le pouvoir de révéler aux humains des choses extraordinaires, ce qui lui donne la possibilité de faire n’importe quoi sans qu’il soit possible de le critiquer. En effet, cet art repose sur la foi, il faut lui faire confiance. Si vous ne croyez par en la sacralité de l’artiste contemporain, le "Carré" de Malevic est seulement un carré, "Urinoir" de Duchamp est juste un urinoir, et "Requin dans le formol" de Damien Hirst n’est qu’une épave biologique.

Que faites-vous de la dimension de transgression, intellectuelle, d’incitation à la réflexion, à la remise en question ?

Je crois qu’il y a toujours eu, dans l’art, une dimension d’interrogation. Mais celle-ci est toujours passée par une volonté de produire quelque chose qui va au-delà d’objets bruts qu’on jette simplement à la figure des gens. Ce dont nous parlons ici n’est pas de l’art. On a remplacé l’œuvre par n’importe quoi. Le problème, c’est qu’on a abandonné l’art pour ne garder que la seule dimension d’interrogation. Or celle-ci, en elle-même, n’est pas l’art.

Et pourquoi l’art ne serait-il pas ce que vous appelez n’importe quoi ?

Remontons à Kandinsky. En 1910, il affirme que l’artiste a le droit absolu de choisir n’importe quelle forme pour s’exprimer. Cela signifie que tout devient possible. Des boîtes de conserve, des verres d’urine, des déjections,… Tout cela est la négation même de la notion d’art.

Je ne comprends pas pourquoi… Que mettez-vous, vous personnellement, dans la notion d’art ?

Il y a forcément l’idée d’un savoir-faire, notamment en matière de composition pour les arts visuels, et une volonté de sublimation. L’art peut évidemment représenter le laid, mais d’une façon artistiquement construite. Cela dit, il faut bien reconnaître que la frontière est délicate à trouver. Prenons plutôt un exemple. Le peintre américain Edouard Hopper a eu un beau succès dans les années trente. Puis, vingt ans après, les Etats-Unis ont opté pour l’abstraction. Et quelqu’un comme le peintre Rothko n’a pas hésité à écrire que ce que fait Hopper n’est pas de l’art parce que, de son point de vue, l’art c’est la pensée. Et elle doit déranger, aller directement de l’artiste au récepteur, sans passer par l’œuvre qui gène, perturbe le message. Pour ma part, je pense le contraire : l’œuvre n’est pas un obstacle. Ceux qui ont pensé que l’abstraction allait "enfin apporter du spirituel dans l’art" se sont trompés : il y a eu du spirituel dans l’art depuis toujours !

Mais doit-on pour autant rester bloqué sur un art uniquement figuratif ?

Le problème d’aujourd’hui, comme je vous l’ai dit, c’est qu’on ne veut plus garder de l’art que le spirituel. On a perdu tout le reste.

Vous ne vous sentez pas un peu isolé avec cet avis ?

Mon livre est sorti en 2009 et il vient d’être réédité. Et vous ne pouvez pas savoir combien j’ai reçu de réactions. Enormément de gens m’ont écrit pour me dire qu’enfin, quelqu’un disait tout haut ce qu’eux pensaient aussi sans oser le dire, de peur de passer pour des idiots… Moi, j’ai une entière liberté d’expression car je suis juriste, je ne viens pas du monde de l’art.

Justement, quelle légitimité avez-vous, de ce fait ?

Celle de quarante années de travail sur le sujet.

Un article de la Libre Belgique du vendredi 13 mars 2015