Cela se mérite de rencontrer les Taraf de Haïdouks. Non parce qu’ils sont des ambassadeurs (de la musique tzigane sur les cinq continents…). Non, tout simplement parce qu’il faut accepter de rester enfermé une heure durant dans un espace réservé aux fumeurs d’un café anderlechtois. L’histoire de ces musiciens tziganes originaires de Clejani, en Roumanie, remonte à 25 ans. C’est pour fêter cet anniversaire que le groupe de bandits (traduction de Taraf de Haïdouks) sort "Of Lovers, Gamblers and Parachute Skirts". Margareta, qui est là pour nous aider dans la traduction, nous présente : Costica (violon), Gigi (contrebasse), Caliu (autre violon) et Filip (clarinette). Ionica (cymbalum) devrait nous rejoindre - il est en train de jouer au jackpot - et Marius (accordéon) aussi : il est allé s’acheter des chaussures. De grands enfants ces musiciens, qui sortent et entrent dans le fumoir au gré de leurs envies.

Margareta, c’est la femme de Stéphane Karo. En 1988, ce dernier dégote, dans une grande surface culturelle, un album de musique tzigane réalisé en Suisse avec l’aide d’une musicologue originaire de Roumanie. C’est le coup de foudre. Un an plus tard, Ceausescu tombe. Ni une ni deux, Stéphane Karo fait ses valises. Il veut absolument entrer en contact avec les tziganes dont il adore la musique. A la base, Stéphane est musicien, il est batteur. A Bucarest, on le traîne de resto en resto, mais il ne tombe jamais sur ceux qu’il recherche, jusqu’à ce qu’un ami d’un ami l’embarque, en plein hiver très neigeux, à une quarantaine de kilomètres de la capitale.

Orchestre le plus célèbre des Balkans



Il se retrouve à Clejani et fait la connaissance de Ion Manole et Neculae Neacsu. "C’étaient eux les deux tziganes partis enregistrés en Suisse à la fin des années 80", se souvient Margareta. De retour à Bruxelles, notre homme fait le tour des banques dans l’espoir d’obtenir un prêt pour faire venir les Roumains en Belgique. Tout le monde, y compris ses amis, le prend pour un fou. "C’est quoi cette histoire ? Qu’est-ce que tu vas faire avec ces tziganes ?" Finalement, un certain M. Willy, d’une grande banque, encore belge à l’époque, accepte de lui prêter l’équivalent de 100 000 francs belges (environ 2 480 euros). En 1990, il retourne en Roumanie, choisit quinze musiciens tziganes et organise quelques concerts avec le soutien d’Opération villages roumains.

Personne ne croyait à son truc et pourtant, 25 ans plus tard, Taraf de Haïdouks est toujours là. Enfin, pas tous. Il y a eu des décès (dont les fameux Ion Manole et Neculae Neacsu) et des départs, mais également l’arrivée de nouveaux membres. S’il y a des fils de - ainsi de Tsagoi, fils de Neacsu, ou Gheorghe Manole, fils de Ion -, les nouvelles recrues ne sont plus toutes issues de Clejani. "La nouvelle génération joue davantage de l’orgue ou de la batterie", relève un des Haïdouks. Elle s’apparente davantage à des "manele" (genre dansant plus pop) alors que les "tarafs" sont des "lautari" (musiciens roms traditionnels). "Comme nous n’avons pas trouvé, dans notre village, d’accordéoniste qui correspondait à ce que nous voulions, nous sommes allés à Curcan, un autre village situé à 40 km de chez nous", continue-t-il.

De 32 à 83 ans



Les Taraf de Haïdouks sont dorénavant onze - le plus jeune a 32 ans, le plus âgé 83, il est d’ailleurs "resté à la maison". Pour l’enregistrement de l’album, ils ont convié cinq invités dont la chanteuse Viorica Rudareasa qui avait participé à l’album "Dumbala Dumba" sorti en 1998. Il est pas mal question de retours sur ce dernier opus. Que ce soit celui de Viorica comme celui de styles de musique anciens qui ont enchanté le public occidental dans leurs premiers albums. Viorica, présentée comme chanteuse professionnelle de la région, a pourtant quitté le groupe, il y a quelques années, pour retourner à son premier métier, la fabrication de briques. "Les temps sont durs. Il y a de moins en moins de mariages. Les gens ne peuvent plus, financièrement, se permettre trois jours de fête de mariage", explique un de nos hommes. Et les fêtes à l’occasion des récoltes, elles existent toujours ? "Oui, pour le blé, le maïs, les raisins. Cela dépend des régions." Une tradition héritée du communisme qui perdure, donc.

Autre héritage, celui de Robin des Bois. La devise de Taraf pourrait être : "Prendre l’argent des riches pour le donner aux pauvres." Explications. "Quand un musicien Taraf voit un riche, il lui joue un morceau de tout son cœur et avec toute son âme. Il le fait pleurer puis lui met la main à la poche et lui demande un bakchich", raconte en rigolant, un des membres. Puis, l’assemblée éclate de rire. C’est que l’un d’eux vient de lâcher une vanne. Margareta traduit : "S’ils peuvent prendre l’argent des pauvres, ils le font aussi."

-> "Of Lovers, Gamblers ans Parachute Skirts", un CD Crammed Discs


Moments marquants

 


"Musique des tsiganes de Roumanie". Premier album sorti en 1991.

"Latcho Drom". Tony Gatlif engage Taraf de Haïdouks pour son film en 1993.

Johnny Depp. Tournage du film "The Man Who Cried" de Sally Potter avec Johnny Depp dans le rôle principal. Taraf écrit cinq morceaux de la bande originale. Sous le charme, l’acteur américain les invite dans sa villa à Los Angeles. Taraf rêve de refaire quelque chose avec lui.

Défilé de mode. Le prestigieux styliste japonais Yohji Yamamoto demande aux musiciens roumains de participer comme mannequins au défilé de sa marque qui se tient à Bercy à Paris en janvier 1999.

Kronos Quartet. Taraf joue avec le Kronos Quartet au Royal Festival Hall de Londres.

Inde. Les musiciens roumains se sont produits aux quatre coins du monde. Sauf en Inde, où ils rêvent de jouer. Retour aux origines…

Cet article provient de la Libre Belgique du jeudi 5 mars 2015