Article publié dans Le Soir de ce samedi 9 et dimanche 10 août 2014, p. 31

"Mon arrière-grand-père était montreur d'ours, commente fièrement Alexandre Romanès, directeur du Cirque Romanès. Avant la Première Guerre mondiale, il a construit un chapiteau avec de la toile de matelas. Il avait un ours, trois femmes et une douzaine d'enfants. Les enfants venaient sur la place du village faire quelques acrobaties, puis les femmes venaient danser et à la fin, mon grand-père arrivait avec son ours." Après la guerre, la famille remise l'ours mais garde le chapiteau. Alexandre est né dans la famille Bouglione, Gitans d'origine napolitaine issus de la branche rom des Sinti, et apprend tout de la piste. Déçu de la direction que prend le cirque familial - "le cirque de mes parents ressemblait de plus en plus à un hangar d'avion" -, il quitte l'aventure. Il part faire son numéro d'équilibriste dans la rue, devient luthiste et apprend la musique baroque, se met à écrire de la poésie (éditée chez Gallimard). Dans les années 90, il rencontre Délia Romanès, une chanteuse tzigane de Roumanie, qu'il épouse et avec laquelle il fonde, en 1994, le cirque Romanès, premier cirque tzigane du continent européen.

 

Une culture en résistance

Depuis lors, ils sillonnent le monde avec leur famille nombreuse. Sans prétendre changer les mentalités, ils espèrent amener un peu d'ouverture. "C'est toujours pareil: quand on apprend à connaître les gens, on dit moins d'horreurs sur eux. Il y a quelques années, nous sommes allés à Bruxelles, au Sablon. Les antiquaires se sont ligués contre nous parce qu'ils pensaient que ce n'était pas bon pour leurs affaires. Au final, la presse en a parlé et cette histoire a fait tellement de bruit qu'on a dû refuser du monde. Ca fait 500 ans qu'on est en Europe et ça fait 500 ans qu'on subit ce rejet. Dans les années 30, défendre la communauté juive était impensable et pourtant les choses ont changé après l'Holocauste. Mais pour nous, les Roms, ça prend plus de temps. Dans la presse ou sur les plateaux télé, toutes les minorités ont leurs représentants, sauf nous. C'est toujours un étranger à notre communauté qui parle de notre malheur. Et en parle mal. On se soucie des tribus indiennes en Amazonie, mais qui se soucie des tribus indiennes en Europe ? Notre peuple est originaire de ce continent. Je crois que c'est le nomadisme qui ne passe pas. Comme le chantait Brassens, "les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux"."
Dans leurs caravanes, installées juste à côté de leur chapiteau, les Romanès trimballent une culture en résistance. "Nous sommes par exemple une société matriarcale. Ce sont les femmes qui prennent toutes les décisions. Chez nous, le mot lendemain n'existe pas. Notre langue, qui vient du nord de l'Inde, n'est pas verbeuse, elle va à l'essentiel. Souvent, un mot désigne plusieurs choses. Par exemple, "police" et "diable", c'est le même mot ; et "ciel", "donner" et "Dieu", c'est aussi le même mot. Cette culture s'est construite dans le vent, sur des chemins pierreux, loin des modes et du confort des villes. Mettre un Gitan ou un Tzigane dans une maison ou un appartement est une aberration. Quand le sinistre président roumain Ceausescu a mis de force les Tziganes dans des appartements, les Roumains, qui ont de l'humour, disaient en parlant de nous : "Ces gens sont bizarres : ils mettent les chevaux dans les appartements et eux, ils vivent dehors !" Nous ne voulons pas être parqués, nous refusons les cases, nous voulons rester dans le nomadisme. C'est déjà bien assez de vivre entre des murs, on veut sentir le vent, voir des paysages à perte de vue, faire de la musique autour d'un feu toute la nuit. Quel mal y a-t-il à cela ?"
C.Ma.