Ils restent prisonniers des stéréotypes les plus caricaturaux : ils sont sales, rusés, mendiants et voleurs. Bien que fort sédentarisés, un pèlerinage suffit, de surcroît, à en faire des nomades qui seraient rétifs à toute assimilation. Une opinion de Jean-Marie Dermagne, avocat, ancien bâtonnier, porte-parole du Syndicat des avocats pour la démocratie.

"Comme quoi, Hitler n’en a peut-être pas tué assez…" ! Cette phrase abjecte, le français Gilles Bourdouleix, maire de Cholet, député, avocat et professeur de droit, l’a vomie au micro d’un journaliste au moment où, pris à partie, il cherchait à chasser des Roms de passage dans sa commune. Les Roms, Christian Estrosi, maire UMP de Nice, a promis, lui, de les "mater". Quant à Jean-Marie Le Pen, égal à lui-même, il a dénoncé leur présence "urticante et odorante" (sic). Si les Juifs étaient visés par de pareilles éructations, il y aurait foule dans la rue pour exiger la déchéance de leurs auteurs et leur cracher au visage. Pour les Roms, rien. Personne ne bouge.

Si Bourdouleix a dû quitter son parti, le CDI (centre droit), il est toujours maire, député, professeur de droit et avocat. Rien non plus, si ce n’est des indignations souvent feintes, pour Estrosi et Le Pen. Taper sur les Roms fait même gagner en notoriété et en popularité. Triste époque. Déjà à Auschwitz, les Tsiganes, comme on les appelait à l’époque, étaient au plus bas de l’échelle, après les "politiques", les "droits communs", les Juifs et les "asociaux"…

A cause de l’Holocauste, le peuple juif bénéficie, doloris causa, d’une mansuétude universelle. Du coup, qui se moque de sa religion ou met en question l’Etat d’Israël, passe pour un malotru. Les Roms, eux, demeurent des indésirables, des pestiférés. Et prisonniers des stéréotypes les plus caricaturaux : ils sont sales, rusés, mendiants et voleurs. Bien que fort sédentarisés, un pèlerinage suffit, de surcroît, à en faire des nomades qui seraient rétifs à toute assimilation.

 

Chassés comme des malpropres


Hergé a tenté, il faut lui rendre hommage, de combattre les préjugés enracinés dans l’inconscient collectif : rappelez-vous du capitaine Haddock qui accueille les Tsiganes dans les jardins du château de Moulinsart, après avoir appris qu’ils n’avaient pas "choisi" de camper près d’une décharge, et de Tintin qui les lave des lourds soupçons qui pesaient sur eux après le "vol" des bijoux de la Castafiore. Mais cinquante ans plus tard, les bourgmestres et les maires agissent toujours comme celui de Moulinsart et les policiers comme les Dupont-Dupond.

L’histoire repasse les plats. Lorsqu’un groupe humain se voit accabler de prétendues tares, on commence par en stigmatiser les membres puis on les chasse, ensuite on les déporte et il est arrivé qu’on les extermine. Ce processus, on l’oublie souvent, c’est l’idéologie du bouc émissaire qui l’accouche. Dès que les choses vont mal, les boucs émissaires reviennent avec, depuis la nuit des temps, toujours les mêmes profils : l’étranger et le pauvre, les plus exposés étant ceux qui paraissent étrangers (vu la couleur de leur peau ou leurs habitudes de vie) ou qui le sont, et qui sont, en outre, dans la misère.

C’est ce que vivent les Roms et, d’une manière générale, les gens du voyage. Mais s’ils sont chassés comme des malpropres et dorment avec leurs enfants dans la rue, on se dédouane ou on se déculpabilise à bon compte : ce sont de faux pauvres vu leurs limousines et leurs belles caravanes et ils ne sont étrangers que parce qu’ils le veulent bien puisqu’ils ont domicile et nationalité dans les pays de l’est de l’Europe. Facile de jouer les Ponce Pilate. Pourtant les propriétaires de belles caravanes et de grosses voitures sont une infime minorité et, pour ceux qui en viennent, les pays de l’Est européen les traitent comme des parias depuis la nuit des temps.


‘‘La pauvreté fait les voleurs comme l’amour les poètes"


Si on veut éviter les amalgames comme "les Tsiganes sont voleurs" ou "les Roms sont de faux mendiants" (mais aussi "les Juifs sont riches et fourbes" et "les Musulmans sont fanatiques"), il faut bannir, tant du côté de la police et des autorités que dans les médias, toute référence à l'origine nationale ou ethnique, lorsqu'on parle d'auteurs ou de suspects d'infractions ou lorsqu'on traite un "fait de société".

Il est sans intérêt policier ou journalistique que des voleurs de cuivre soient "Roms" comme il serait déplacé de dire qu'un joaillier accusé d'escroquerie et un antiquaire soupçonné de vendre des faux tableaux sont "d'origine juive". On doit cesser de parler de filières (albanaise, tchétchène ou afghane, par exemple) comme, naguère, on n'aurait jamais dû évoquer, à propos des tueries du Brabant, une "filière boraine" pour des gens qui, au demeurant, ont finalement tous été acquittés.

L'origine géographique ou ethnique a peut-être, quelquefois, une utilité, sur le terrain, en matière de recherche policière (et encore, je n'en suis pas certain) ou pour formuler des constats empiriques à propos de problèmes sociaux, mais son utilisation est une aberration sociologique et un poison médiatique car elle permet à une majorité de la population de se défausser, à bon marché, sur des minorités. Refuser les stigmatisations collectives n'a rien à voir avec de l'angélisme. Il y a des voleurs de poules (ou de cuivre) Roms comme il y en a dans les couches pauvres de toutes les sociétés car ''la pauvreté fait les voleurs comme l'amour les poètes", dit un proverbe indien).
Il y a certainement aussi chez eux des faux mendiants comme il y a des fraudeurs sociaux chez les Français ou les Belges "de souche". Ceux qui s'entêtent à faire des comparaisons entre délinquance et origine nationale ou ethnique devraient avoir l'honnêteté de leur rendre justice : il y a chez eux beaucoup moins de banquiers véreux ou de fraudeurs fiscaux que parmi les natifs des pays "d'accueil" (les guillemets s'imposent). Mais, précisément, ce sont les catégories nationales ou ethniques mises en rapport avec les problèmes de société ou la délinquance qu'il faut bannir du vocabulaire et même extirper des cerveaux. C'est une mérule.
 

Jean-Marie DermagneEcrit par Jean-Marie DERMAGNE, Avocat, ancien bâtonnier, porte-parole du Syndicat des avocats pour la démocratie.
Pour la Libre Belgique