Une opinion de Jean-Marie Dermagne, avocat (Ligue des droits de l'homme, Syndicat des avocats pour la démocratie et Comité national des gens du voyage).

Comme les Dupond et Dupont, la moitié de la population tient les Roms et autres populations tsiganes pour des voleurs nés. Il est temps que l’ampleur de la stigmatisation et la sévérité des condamnations soient à la mesure des enjeux.

Georges Brassens le chantait : "Les braves gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux." Cette rengaine, les Gitans, les Tsiganes, les Roms, les Manouches et autres gens du voyage, la connaissent mieux que quiconque : ils la vivent au quotidien depuis des siècles et, même s’ils rendent des services, même si on aime leur musique, même si certains se sédentarisent et même si leur mode de vie - j’y reviendrai - a une empreinte écologique et un impact sur les deniers publics bien moindre que celui de ceux qu’ils appellent les "gadje", le regard porté sur eux est toujours empreint de méfiance et d’hostilité.

 

Les préjugés perdurent

Victimes de persécutions séculaires, ils ont connu le sort réservé aux Juifs par l’Allemagne nazie, sans avoir droit, une fois le régime hitlérien anéanti, ni à une "terre promise", ni à la considération, ni même à la compassion. Il y a un peu plus de 50 ans, Hergé avait pourtant attribué au capitaine Haddock le réflexe généreux de retirer des Tsiganes d’un terrain d’immondices que la gendarmerie leur avait assigné pour les accueillir dans le parc de son château et aux Dupond et Dupont le ridicule de leur attribuer envers et contre tout un vol de bijoux commis par une pie. Mais, comme s’en désolait Albert Einstein, les atomes sont plus faciles à désintégrer que les préjugés. Du coup, suspicion et amalgames foireux subsistent au point d’être répétés, voici peu (c’était le 22 novembre dernier) sur l’antenne d’une radio du service public par un animateur lançant des "alerte gitans-voleurs", comme s’il annonçait un conducteur fantôme ou une menace de tornade… Même si des caravanes tractées par des limousines ont remplacé les roulottes tirées par des bœufs, l’occupation favorite des gens du voyage demeure, dans les esprits - certes souvent des imbéciles (mais il y a pas mal)- de convoiter le bien d’autrui. Pauvres, ils étaient voleurs de poules ou mendiants professionnels. Moins pauvres, ils sont suspects de fraudes et d’escroqueries.

Pour expliquer, lorsqu’on leur demande, le passage de la vieille roulotte à la caravane haut de gamme, jugée suspecte, ils répondent, une fois l’étonnement passé, primo, qu’ils travaillent (en général, dans de petites structures du secteur de la construction, les rémouleurs et les vanniers ayant moins de succès que jadis), secundo, que leurs caravanes et leurs voitures coûtent beaucoup moins qu’une habitation en dur et les deux voire trois voitures que s’autorise toute famille bourgeoise moyenne qui se respecte.

Les communes résistent

Si les clichés ont la vie dure, le droit évolue. C’est, principalement, sous l’impulsion des institutions de l’Union européenne. Dans la lutte contre les discriminations, les Etats n’ont désormais plus le choix : ils doivent assurer le logement et une vie digne aux gens du voyage reconnus "minorité vulnérable", à laquelle une "attention spéciale" pour leurs besoins et leur mode de vie propre doit être apportée. Certes, les autorités renâclent et les subventions distribuées n’arrivent pas toujours à bon port. En France, toutes les communes de plus de 5 000 habitants ont l’obligation d’aménager une zone d’accueil des gens du voyage mais 40 % d’entre elles font de la résistance et préfèrent payer des amendes. Partout des procédés de dissuasion sont utilisés avec une cruelle imagination : creusement de fossés profonds, épandage de purin, diffusion d’une musique stridente…

Ce que réclament les gens du voyage est pourtant peu de chose par rapport aux besoins des sédentaires : des zones d’accueil temporaires où, en général, ils ne désirent pas résider plus d’une quinzaine, avec un point d’eau et une possibilité de raccordement électrique, accompagnées d’une certaine tolérance pour le stationnement de leurs caravanes pendant la mauvaise saison, généralement à proximité d’un bâtiment d’un des leurs sédentarisé. C’est à peine plus que ce qu’on accorde avec facilité aux mouvements de jeunesse pendant les vacances scolaires et c’est beaucoup moins que ce qu’exige de la collectivité la population sédentaire car le béton, le tarmac et les briques sont voraces pour les finances publiques et, par surcroît, pour l’environnement.

Faire bouger les mentalités

Il est temps que l’ampleur de la stigmatisation et la sévérité des condamnations soient à la mesure des enjeux ! En 2013, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné la France à d’importantes indemnités au profit de gitans qu’une commune avait expulsés d’un terrain vague qu’ils occupaient chaque hiver depuis des lustres. A l’occasion de cette affaire, la Cour a tancé les pouvoirs publics qui invoquent, pour justifier les intimidations ou les expulsions, les prétextes sempiternels de l’urbanisme, de l’aménagement du territoire, voire l’ordre public, la tranquillité et la salubrité. Même lorsque l’occupation d’un terrain est illégale, le droit au logement et à la vie privée des gens du voyage doit être mis dans la balance dans un souci de proportionnalité et des solutions de relogement qui tiennent compte de leur mode de vie sont à trouver. Mais, si les pouvoirs publics savent désormais qu’ils doivent se secouer les puces pour trouver des solutions d’accueil, reste à faire bouger les mentalités. Hergé s’y est essayé avec les bijoux de la Castafiore sans pouvoir empêcher que des olibrius de l’acabit de l’animateur de radio, héritier de la bêtise des Dupont et Dupond, se vautrent dans les préjugés qui ne sont, comme le dénonçait Voltaire, que la "raison des sots".

 

Source : lalibre.be - lundi 16 janvier 2017