Il faut en finir avec les préjugés sur les gens du voyage. Selon, Ahmed Ahkim, directeur du Centre de médiation des Gens du Voyage et des Roms en Wallonie, l'expérience wallonne montre que leur mode de vie peut très bien s'harmoniser avec la vie des sédentaires.

La Belgique, comme d’autres pays d’Europe occidentale, a le privilège d’avoir une partie de sa population ayant un mode de vie mobile. Un mode de vie " du Voyage " que d’aucuns imaginent haut en couleurs, exotique voire folklorique. Mode de vie pourtant bien vivant, de chez nous et adapté à notre temps. Et ce, malgré les nombreuses idées préconçues comme en témoignent les débats sans fin et les propos de plus en plus nauséabonds tenus cet été par quelques élus outre Quiévrain.

 

Une place pour tous


Pourtant, les Gens du Voyage et leur mode de vie mobile sont intimement liés aux sédentaires et à leur mode de vie plus " figé ". La convivence de ceux-ci n’a certes jamais été sans froissements, mais finalement chacun y trouve son compte et son espace. Celui-ci a été organisé depuis des lustres par les pouvoirs publics de manière à laisser des " périmètres " en friche à la disposition des habitants de la commune. Une utilisation multiple et accessible à tous y compris aux plus démunis ne s’est d’ailleurs pas limitée à un espace mais s’est étendue le plus souvent à des biens et services comme l’accès à l’eau avec les fontaines publiques, au bois de chauffage disponible dans un " bois banal ", aux WC et douches dans les toilettes et bains publics, …
Le monofonctionnalisme de l’aménagement du territoire, l’hyper-programmation et la marchandisation des biens et services publics a progressivement réduit ces " espaces intersticiels " permettant pourtant à une société bien organisée de fonctionner efficacement en laissant de la place à tous et à chacun.
Les difficultés rencontrées par les Gens du Voyage chaque été nous rappellent la réduction progressive des biens et terrains communaux. Pourtant, les élus restent en première ligne au niveau local. Ils sont notamment sollicités par des groupes qui désirent organiser leur séjour sur le territoire de la commune, par des riverains - surpris de voir arriver ces nouveaux voisins - par les services communaux ou intercommunaux s’interrogeant sur la manière la plus efficace d’aborder cette situation.

Une expérience positive


L’expérience menée depuis quelques années dans certaines communes wallonnes nous montre que prévoir et gérer l’accueil des Gens du Voyage, loin de provoquer un " afflux massif ", au contraire, réduit les risques de tension.
Pour ce faire, depuis 2001, le Centre de Médiation des Gens du Voyage en Wallonie développe des outils pour comprendre, analyser et proposer des pistes d’amélioration de la situation.
En ce qui concerne la gestion de l’accueil, pierre angulaire (ou d’achoppement…) de toute la question des Gens du Voyage, l’expérience du Centre de Médiation et ses contacts avec les communes et les Gens du Voyage permettent de dégager de grandes tendances dans le séjour des Gens du Voyage. Nous sommes convaincus, et notre expérience le prouve tous les jours, qu’il est possible pour les autorités locales de prévoir ou d’anticiper ces situations récurrentes malgré l’impression d’imprévisibilité des séjours des Gens du Voyage. Au risque de perdre un peu de cet attrait pour un mode de vie qui serait marqué par la fête et la liberté, le Centre de Médiation tente depuis plus d’une dizaine d’années de démystifier cette question…

Il est possible de prévoir


Concrètement que recouvre le mode de vie mobile des Gens du Voyage en Belgique francophone?
Les Gens du Voyage séjournent le long de grands axes qui sont relativement connus : la dorsale wallonne (de Mons à Verviers en passant par Namur, Huy et Liège), le bassin économique bruxellois (y compris le Brabant wallon et le Nord du Hainaut), l’axe Bruxelles-Arlon (les communes le long de la N4) ou l’axe des pèlerinages Beauraing-Banneux. La toute grande majorité des demandes de séjour des Gens du Voyage concernent la période du 1er mars au 31 octobre pour des groupes ne dépassant pas 50 caravanes et des durées variant de 15 à 21 jours. Enfin, dans la quasi-totalité des communes, la demande des Gens du Voyage porte simplement sur un lieu provisoire, avec dans la plupart des cas, pour seul équipement, un accès à l’eau et comme service, la gestion des déchets.

Des différences entre régions

Si les conflits, expulsions ou tensions font régulièrement la Une durant l’été, il faut souligner la politique wallonne de soutien aux communes qui, officiellement ou non, organisent le séjour des Gens du Voyage. Dans de nombreux cas, des groupes séjournent en Wallonie sans que cela ne pose de problème majeur ni à l’administration, ni aux riverains. Quelques caractéristiques de ces expériences positives :

  • un contact direct entre l’administration et les Gens du Voyage est noué dès l’arrivée du groupe permettant de régler les modalités pratiques du séjour (durée, gestion des déchets, accès à l’eau, …) ;

  • une communication est prévue de la même manière avec les riverains du terrain, dont il est tenu compte des préoccupations objectives ;

  • lorsque le terrain utilisé par les Gens du Voyage ne convient pas, un autre lieu adéquat est proposé sur le territoire communal.


Cependant, force est aussi de constater que les politiques vis-à-vis du séjour des Gens du Voyage diffèrent d’un pays à l’autre et, en Belgique, d’une région à l’autre. Contraindre ou non les communes ? Equiper des terrains ou privilégier l’organisation humaine ? Les options diffèrent mais ont au minimum le mérite de ne pas laisser les acteurs de première ligne (riverains, Gens du Voyage et mandataires locaux) livrés à eux-mêmes. L’exemple de la Région bruxelloise est criant en cette matière. Si celle-ci a récemment innové en reconnaissant la caravane comme habitat, si la Ville de Bruxelles a aménagé un terrain moderne pour les Gens du Voyage, si Bruxelles est bien la capitale des Européens, les Gens du Voyage belges, français et autres s’en sentent néanmoins exclus depuis plusieurs années. A l’heure actuelle les familles du voyage sont de fait totalement bannies des 19 communes de la région bruxelloise. Jusqu’à quand ?

Ahmed Ahkim, directeur du Centre de médiation des Gens du Voyage et des Roms en Wallonie

Source : RTBF (Jeudi 19 septembre 2013)