Le sort réservé aux Roms fait régulièrement la Une de l'actualité. Pour Ahmed Ahkim, spécialiste de cette population, les politiques pratiquées à leur égard sont le reflet d'une conception de l'état gestionnaire qui ne tient plus compte de la réalité des populations qu'il gère.

L’expulsion annoncée des familles sans-abris à la gare du Nord et ailleurs à Bruxelles a de nouveau focalisé l’attention sur le sort d’une population européenne relativement méconnue, si ce n’est des spécialistes : les Roms. La véritable odyssée vécue par ces milliers de familles en Europe et le traitement administratif, politique et médiatique qui leur est imposé est le miroir déformant de l’évolution rapide mais profonde de notre société. Confusion, rejet, politiques de plus en plus restrictives envers les plus faibles et les pauvres.

Une communauté sans Etat

Parler des Roms comme d’une communauté relativement homogène, composée de familles vivant des situations similaires et à qui il faudrait donc appliquer des politiques spécifiques est une véritable déformation de la réalité fonctionnant comme un discours politico-administratif de type performatif : la réalité se transforme au gré du discours porté sur cette population.
Pour rappel, la population rom est une minorité culturelle et linguistique présente et répartie dans les Balkans. Outre son importance –plus de 10 millions de personnes-, cette minorité européenne a le malheur d’être… minoritaire partout. Ils sont tchèques, bulgares, roumains, slovaques, hongrois, slovènes,… mais aussi croates, macédoniens, albanais, serbes… Malgré la nationalité dont chaque personne se prévaut, leurs intérêts culturels et sociaux ne sont défendus par aucun Etat.
L’émergence de la "question rom" est aussi le résultat du délitement de la notion d’Etat neutre, représentant les intérêts objectifs et subjectifs de tous et de chacun fournissant un service public à la population. Ce délitement s’est fait au profit de la notion d’Etat gestionnaire et technique chargé d’administrer les populations et les flux de celles-ci au profit d’intérêts anonymes et abstraits. Rejetant la subjectivité et la spécificité des individus et des groupes dans le domaine de la "communication".
Jusqu’à récemment, la Belgique a été relativement préservée par cette contagion symbolique car notre pays a été, en 1999, durablement marqué par l’affaire de l’expulsion collective de familles roms vers la Slovaquie. Il n’en est pas de même de l’Italie avec la véritable loi d’exception pour les Roms mise en place par Berlusconi dès 2008. Cette année-là, pourtant, a eu lieu le premier sommet européen consacré aux Roms. Sommet qui frôlera l’incident puisque, dès l’introduction par José Manuel Barroso, président de la Commission européenne, des dizaines de participants roms ont dénoncé devant les caméras de journalistes présents, le feu vert donné par la commission au projet de prise d’empreintes digitales de tous les Roms vivant en Italie. Déjà, les Gens du Voyage, italiens avant même la création de l’Etat italien, ont été mis à la même enseigne que les sans-papiers en provenance de Serbie, de Croatie et de Roumaine…

Une catégorie administrative imposée

Mais, le véritable emballement politique s’est produit en 2010 avec l’affaire Sarkozy d’expulsions collectives et de démantèlement des bidonvilles habités par des familles roms. La véritable communication politique organisée au plus haut sommet de l’Etat et la confusion savamment orchestrée autour des Roms-Gens du Voyage-réfugiés-sans-papier-criminels-mendicité-… a semé structurellement le doute sur les Roms. L’emportement politico-administratif qui s’en est suivi, avec notamment l’imposition unilatérale et "verticale" de la définition du "Rom", l’obligation faite aux Etats européens de créer de fait une catégorie administrative appelée "rom" notamment par le truchement des stratégies nationales d’inclusion des Roms a pour conséquence une distorsion intenable entre la réalité administrative et celle vécue par les familles roms. L’appartenance des citoyens européens rom à quelqu' Etat que ce soit est tout simplement niée. Or la quasi-totalité des droits dont un citoyen peut se prévaloir découle en grande partie de son appartenance à un Etat. Nier symboliquement celle-ci revient à lui retirer tout droit effectif.
Or, depuis l’affaire Sarkozy et les nombreux projets qui ont émergé, les Roms nous disent que leur situation a empiré. Et de fait, nous pouvons constater que des mesures très restrictives les visent en priorité. Il en est ainsi de la politique d’immigration et d’asile qui, tout en refusant l’analyse collective des dossiers, prévoit depuis mai 2011, un refus collectif de toutes les demandes introduites par des ressortissants de pays sûrs. Ceux-ci, par hasard, sont tous les pays non-européens dont proviennent les demandeurs d’asile roms ! Ce qui revient, comme le précise la Ligue des Droits de l’Homme dans son communiqué du 21 juin dernier, à une "présomption de fausseté" pour toute démarche administrative introduite par des Roms. Et cela, alors que les médias font régulièrement état des rapports internationaux, des témoignages sur les pogroms et des projets politiques néo-nazis visant les Roms.


Le devoir de protéger les plus faibles

Comme le révèle " Les Roms. Chronique d’une intégration impensée ", les Roms à la gare du Nord, avant d’être roms, sont d’abord des sans-abris, des enfants, des femmes, des personnes âgées,… qui ont besoin de protection. La valeur d’une société peut se mesurer au sort qu’elle réserve aux plus faibles, individuellement et collectivement. Préserver leur dignité par le regard que l’on porte sur eux est primordial.
Car, faire partie d’une minorité, faible de surcroit, loin d’être, le sort "malheureux" de quelques-uns qu’il convient d’éloigner au plus vite, peut arriver à chacun d’entre nous. Que l’on soit femme, enfant ou jeune, malade, invalide, sans travail, retraité, nous sommes ou nous serons tous "minoritaires" un jour, dépendants de la solidarité et espérant qu’elle ne signifiera pas pour nous indignité.
Cette solidarité existe, malgré le climat de crise financière et les sirènes de l’individualisme, de la dérégulation et du report des "pertes sociales" sur les plus démunis. A la gare du Nord, comme ailleurs à Bruxelles et en Belgique, les familles sans-abris ont pu bénéficier de cette solidarité. Nous en avons été les témoins : des services (CPAS,…), des associations, mais aussi des citoyens, qu’ils soient navetteurs, voisins ou habitants d’un village des Ardennes ont proposé et apporté leur aide, souvent dans l’anonymat le plus total. Cela a fait chaud au cœur des enfants et des adultes. Confirmant que la solidarité est bien la tendresse des peuples !

Ahmed Ahkim, directeur du Centre de Médiation des gens du voyage et des Roms en Wallonie
Diplômé en communication de l’ULB et de l’UCL, Ahmed AHKIM dirige le Centre de Médiation depuis 2001. Il a fondé en 2007 le réseau MAIPI (Réseau des Médiateurs, Accompagnateurs, Interprètes sociaux et interculturels avec les populations Précarisées et/ou Immigrées) porté depuis 2010 par l’asbl " Deurop – Pour une Europe en Développement " dont il est fondateur et administrateur. Il a publié avec Jacqueline Fastrès "Les Roms. Chronique d'une intégration impensée".

Source : RTBF - Opinions du 3 juillet 2012