Article publié dans "La main dans la main". - N° 315 (Mai 2014)

Les habitants du Clos des Hirondelles doivent partir pour le 30 juin.

Cela faisait 28 ans que nous avions trouvé la quiétude. Enfin, un terrain sur Ghlin que la ville nous avait trouvé. Plus de problème de place interdite ! Après des réunions et des réunions qui ont débuté en 1982, ça y est enfin. En1988 nous atterrissons sur le « Clos des hirondelles ». Cette appellation, je l’ai trouvée en 2004, mais c’est une autre histoire que je vous raconterai plus tard.
Donc en 1988, la ville de Mons avait vraiment l’air de nous comprendre. Cela se ressentait au fur et à mesure des négociations. Nous avions à l’époque fait comprendre qu’une aire de travail serait la bienvenue pour nos petites ferrailles. Cette aire de travail, la ville nous l’a promise. Mais bon…, en 2014, rien.
Un compteur forain devait être installé… mais en 2014, rien. Une aire de jeux pour nos enfants,… en 2014, rien. Là aussi nous ne disons rien, ne demandons rien, trop contents d’être enfin tranquilles et plus chassés.

De la stigmatisation

En 2004, un important déploiement de policiers (+/- 200) débarque. Là les ennuis commencent. L’armée embarque tous les véhicules immatriculés ou pas et nous coupe le courant pendant 5 jours. On se débrouille comme on peut. Lorsque nous demandons pourquoi ? Aucune réponse ! C’est comme ça, pas autrement. Quand nous leur demandons quand allons-nous récupérer nos véhicules ? Réponse : on ne sait pas ! Bonjour la galère pour les écoles, les courses etc.
Ce n’est que quelques jours plus tard qu’une partie de la population a pu récupérer leur véhicule. Pour moi, c’est autre chose. Il m’a fallu 7 mois pour récupérer un de mes véhicules et 14 mois pour l’autre. La police les avait oubliés dans le hangar. Enfin nous avons eu la réponse à ce déploiement via la presse qui s’est bien sûr délectée d’avoir un article à publier en première page : « La police recherche activement deux Camerounais sur le site des Hirondelles ». Les fouilles ont duré une semaine. Pendant cette semaine, les articles de presse laissaient sous-entendre que nous étions responsables de ces disparitions.
Comme la police n’a rien trouvé, il fallait bien expliquer à l’ensemble de la population que l’opération monstrueuse effectuée par les forces de l’ordre avait fait chou blanc. Donc un minuscule article de 4  lignes paraît presque 2 semaines plus tard disant que les Camerounais étaient probablement partis se faire la malle au soleil. Mais le mal était fait. Jamais plus la population ne nous regarda autrement que comme des criminels.
Le ville de Mons veut nous faire partir pour le 31 mars 2005. Mais c’est sans compter sur l’aide des associations qui nous a été précieuse. Ces associations ont mis en avant la scolarité des enfants et qu’il serait plus judicieux pour la ville de reculer l’échéance d’expulsion jusqu’au 30 juin. Entre-temps les habitants ont émis le souhait d’avoir un dialogue avec la ville et les associations. Voilà pourquoi encore aujourd’hui j’en suis le porte- parole. Pas toujours facile de représenter chaque habitant. Je donne des coups de gueule, des conférences, des réunions. Nous trouvons enfin des arrangements avec la ville, comme le nettoyage de l’aire de travail, le ramassage des immondices en passant aux sacs poubelles conformes. La ville est très généreuse. Elle nous fournit des graviers afin d’aménager nos voieries. Il y a même la promesse d’aire de jeux pour les enfants , des bacs de fleurs etc…
Le temps passe. Les réunions se font de plus en plus rares jusqu’à ce qu’elles disparaissent totalement. La ville retourne dans son silence, nous aussi.

Encore de la stigmatisation

Les années passent. Nous continuons de payer un modique loyer. Nous payons aussi nos consommations d’eau (puisque la ville a fait installer des compteurs d’eau individuels depuis 2007) et de courant, nos immondices et même les redevances télé. En décembre 2010, les poubelles cessent de passer. Pourquoi ? Nous croyons que c’est dû au changement des tournées. Nous patientons donc. Après 15 jours, je décide de téléphoner à l’ISPH pour avoir des réponses. Et là on me répond que probablement le quartier des Hirondelles n’est pas reconnu par le gps installé dans chaque véhicule. Patience, patience, cela finira bien par s’arranger ! Nous attendons encore 1 mois et toujours rien. J’essaie d’avoir un rendez-vous avec l’ISPH . Presque 3 mois plus tard, je l’obtiens enfin. Je m’entends dire que les poubelles ne passeront plus sur le quartier des Hirondelles. « Trop cher » d’envoyer un camion pour ce seul quartier. Nous devons mettre les sacs sur le devant du terrain en bord de route. Ce qui est impossible ! Habitant là où nous sommes, les sacs seraient déchiquetés par les chats et les chiens errants. Qui va les ramasser ?
Pas de solution possible ! Il faut donc les brûler. Ca fait la une des journaux : « Encore un feu chez les Hirondelles ». Mais il faut bien s’en débarrasser !!! Cela reste malheureusement comme cela. Ni la ville ni l’ISPH ne veulent rien entendre.
Les années passent encore. La police fait régulièrement des visites, certainement pour jouer la carte de l’intimidation. Nous ne sommes pas dupes. La police repart, il est vrai, avec divers objets volés. Et là aussi la population lira dans les journaux : «  C’est encore les « gitans » de Ghlin ». Résultat : une réelle stigmatisation de l’ensemble de la population.

L’année dernière en date du 6 avril 2013, une grosse descente de police a lieu vers 23h.
Tous dehors, hommes, femmes, enfants. S’ils dorment, il faut les réveiller. Voilà mes 4 fils et moi-même dehors. Il est 23h30. Un homme de 62 ans est arrêté. Il se révoltait à cause de ces méthodes. Là non plus, nous ne comprenons rien.
Les policiers jouent la provocation.Les matraques apparaissent, cagoules, boucliers… Mes enfants sont fouillés au corps dehors comme les plus grands des criminels. Mes enfants me regardent gênés. Pourquoi eux ? Qu’ont-ils fait ? Rien, mais c’est comme ça. On ne dit rien comme d’habitude. On subit…Apparemment il y aurait eu une altercation avec les forces de l’ordre plus tôt dans l’après-midi. Est-ce des gens de  chez nous ? Nous n’en savons rien.
Lentement le calme revient malgré la une des journaux du lendemain ! « Encore une descente de police aux Hirondelles ! » Voilà de nouveau la population qui nous regarde de travers! On commence à en avoir l’habitude ! A l’école, les professeurs s’inquiètent pour les enfants ! Ils ne comprennent pas l’attitude de la police !

Encore et toujours de la stigmatisation !

Les mois passent. Plus aucune nouvelle. Janvier 2014, notre agent de quartier passe. Il nous dit être mandaté par la ville afin de faire le recensement des habitants vivant dans chaque logement afin de nous reloger dans des maisons. Car la ville veut récupérer son terrain. Mais il ne sait pas pourquoi. Les personnes paniquent et m’interpellent pour savoir.
Moi non plus je ne sais pas. J’essaie cependant de me renseigner auprès de la ville. Les associations, les assistantes sociales, personne ne peut me répondre. Je décide donc de prendre un rendez-vous avec divers échevins. Monsieur Darville lui non plus ne sait rien. Par contre, chez Monsieur Barvais,  j’ai confirmation de la décision de la ville : le terrain doit être récupéré pour le 30 juin. Nous allons être informés « incessamment sous peu » par courrier. Nous sommes le 18 mars 2014.

Mobilisation de l’associatif

J’entre donc en contact avec « Picardie laïque » avec les informations que j’ai. C’est peu mais c’est un début. Tout de suite, l’associatif qui nous a soutenus en 2004 se mobilise, écrit des courriers au Bourgmestre afin d’avoir un rendez-vous . Les courriers restent sans réponse. Barbara qui est dévouée à notre cause décide donc d’organiser une  conférence de presse le 4 avril 2014 afin de renouer le dialogue avec la ville. Nous y avons exprimé  notre désir d’avoir une rencontre avec les autorités communales. La ville est absente à cette conférence.

En  effet, Monsieur Martin, bourgmestre faisant fonction, fait lui aussi une conférence de presse à quelques centaines de mètres de la nôtre. C’est là que l’on voit le refus de dialogue de la part de la ville. Monsieur Martin est très clair : on ne veut plus de zone de non-droit sur le territoire de Mons. La ville veut récupérer son terrain car il est situé géographiquement dans un endroit stratégique à proximité de l’hippodrome, de la piscine du Grand Large et du club de tennis.
Nous apprenons via la presse qu’il y a détournement de courant, que nous vivons là sans titre ni droit, ce qui est en l’occurrence faux. Pour le courant, chaque habitant ayant un compteur propre a dû présenter une attestation de conformité d’installation fournie par Vincotte ou ocb. La zone de non-droit signifie un lieu où les autorités ne peuvent plus intervenir sans risque de confrontations. Vu le nombre de fois où la police est déjà venue nous rendre visite, c’est loin d’être une zone de non-droit. Depuis lors nous avons reçu la lettre de renon de la ville en 3 exemplaires, une par courrier simple, la seconde en recommandé avec un accusé de réception et l’autre par l’agent de quartier avec signature à l’appui pour confirmer qu’il est bien venu nous la remettre et que ce serait de gré ou de force que nous partirions. Là c’est sûr, nous avons compris !!!

Une atteinte à notre culture

Les familles ont toutes rentré des dossiers auprès des diverses sociétés de logements sociaux, sous la contrainte et la menace d’expulsions. Mais vu la crise du logement, ce n’est pas gagné. Entre-temps également une question a été posée ce lundi 28 avril au collège communal afin de savoir si les aménagements promis par la ville allaient voir le jour et si le « collectif itinérance » créé en 2005 allait pouvoir renouer le dialogue avec les autorités communales.
Mais la réponse était claire : plus de terrain, plus de collectif. Juste une chose , la ville était d’accord de nous donner un coup de pouce pour ne pas dire un coup de pied pour nous reloger.
Et voilà l’histoire des Hirondelles de Ghlin.

Voilà comment la ville de Mons met fin à plus de 500 ans d’existence d’une culture et cela, sans scrupule, sans dialogue, sans aucun compromis. Après cela nous parlerons bien sur de Mons 2015, capitale culturelle européenne.

Notre culture fait peur parce qu’elle est inconnue. Sachez qu’elle n’est pas plus mauvaise que n’importe quelle culture. Les gens du voyage ont aussi comme vous une famille, des enfants,  des parents. Ils pleurent quand ils perdent un être cher. Ils s’inquiètent comme vous quand un enfant est malade. Ce qui les différencie c’est juste qu’eux vivent en caravane et vous dans des maisons.
Nous rions de la même façon que vous. Nous pleurons de la même façon que vous. Nous aimons nos enfants comme vous. Nous pleurons nos défunts comme vous.
Juste que nos maisons ont des ailes au bon temps et que nous revendiquons notre vie en caravane comme vous vous revendiquez vos maison.

La ville de Mons  a décidé de nous couper les ailes.

Marie-Josée Pfaff , Marie-Louise Dubois, Sylvie Robbe