Avec les beaux jours, les gens du voyage ont repris la route. Les terrains manquent en Wallonie pour poser les caravanes, repoussées d’un village à l’autre. Namur, pionnière, organise l’accueil depuis quatre ans, sur une aire aménagée à Lives-sur-Meuse. Et tout se passe bien…

 

"On est bien ici." Le regard de Lolita s’évade au fond du terrain et s’accroche aux rochers qui plongent abruptement dans l’eau. Au cœur d’un juillet belge torride, Lives-sur-Meuse se la joue Sud de la France où on ne doit pas s’inquiéter de la météo pour poser sa caravane. En fait de camping, on se trouve sur l’aire aménagée par la Ville de Namur pour les gens du voyage - la première (et quasi la seule) du genre en Wallonie. Accessible du 1er mars au 30 octobre, le terrain d’environ 35 ares est équipé de quatre doubles blocs sanitaires (deux douches et deux WC) pour accueillir jusqu’à seize caravanes.


Sous le large auvent tendu devant le mobilhome familial, Linda, Huguette et Lolita prennent le café dans des tasses en porcelaine. Deux femmes sont sœurs; la troisième est cousine. La fille de Linda, dont l’adolescence a laissé un brin d’insolence dans les yeux, tend un gobelet fumant. Un haussement d’épaule et le menton fier, elle interroge : "Noir ?" Sans attendre la réponse. "Les gadjés - nom donné par les gitans aux personnes qui ne sont pas de leur communauté, NdlR - prennent toujours leur café noir. Nous, on l’aime avec du lait et du sucre."

"Dans deux dodos"

Les cinq familles du groupe originaire de Wilrijk (près d’Anvers) ont installé leurs dix caravanes en carré bien ordonné sur le terrain pour une bonne semaine. Arrivés jeudi dernier, ils devaient repartir le vendredi suivant. Où ? Linda fait la moue. "On ne sait pas encore. Les hommes vont décider."

Il est 16 heures. Les hommes - marchands de voitures d’occasion, comprend-on - sont toujours au travail. On en aperçoit juste deux ou trois sur le campement. Les enfants, en revanche, courent dans tous les sens. Une dizaine de petites filles, coquines, mutines, s’accrochent aux jambes des visiteurs. "Ecole ? Zoé va venir quand ?" A tour de rôle, elles réclament, insistantes, le camion-école du centre de médiation des gens du voyage. Une petite, rieuse et têtue, pose la question dix fois d’affilée sans dévisser sa tétine.

Annick Morval, médiatrice des gens du voyage pour la Ville de Namur, reste patiente. Ce ne sera pas demain, peut-être jeudi ou vendredi. Des notions de temps qui ne disent rien à ces gamines plus habituées aux classes buissonnières. "Dans deux dodos." C’est plus clair. La puce fait un grand "oui" de la tête et part en courant. Avant de revenir quelques minutes plus tard se planter droit sur ses petites jambes : "Elle vient quand Zoé ? C’est quand l’école ?"

Les refus sont si nombreux

Elles reviennent encore, en grappes, montrer des gâteaux colorés en pâte à modeler. "Lequel est le plus beau ?" Elles rient et repartent. Un étranger sur le camp, c’est une aubaine.

Elles s’agglutinent sous l’auvent, se font morigéner par les trois femmes qui espèrent boire leur café en paix. Tano, 10 ans, extirpe un Game Boy d’une pochette. "Tu connais ?" C’est un des seuls petits garçons dans la bande de filles.

Les trois femmes racontent leurs origines, françaises ou belges, et leurs difficiles migrations nomades. "Si, dans chaque ville, il y avait un terrain comme ça pour nous, ce serait mieux", dit Lolita. On n’aime pas les gitans, disent-elles. Les mots de bienvenue sont rares; les regards hostiles, fréquents. Et les refus de les voir s’installer ici ou là, sur des terrains publics comme privés, nombreux. Huguette s’emporte : "Alors on prend l’autorisation. Parfois, tu casses la barrière et tu rentres." Pas d’autre choix si c’est non quand on demande poliment. "On devrait essayer à Bruxelles, mettre la caravane sur la Grand-Place, tout près de Manneken-Pis." Les trois femmes éclatent de rire. Les enfants regardent sans comprendre.

Chaque jour sur place

Annick Morval n’a pas fini sa journée mais elle va quitter son local, voisin de la petite salle d’animation à l’entrée du camp, pour retrouver son bureau au centre de Namur. "Quand ça se passe bien, je ne reste pas ici tout le temps. Ils ne doivent pas se sentir surveillés." Mais elle vient sur place chaque jour, quelques heures. Pour faire des bricolages, des petits jeux et des animations avec les enfants. "Il faut que les voisins voient que la Ville est présente sur le terrain."

C’est elle aussi qui récolte l’argent. Chaque famille (avec, souvent, une grande caravane et une plus petite, qui fait cuisine et chambre pour les enfants) doit payer un forfait de 75 € par semaine comme contribution aux frais : taxe de séjour, gestion des déchets, eau et électricité. Plus une caution de 100 €, en cas de dégâts, de non-respect du terrain ou du voisinage.

Faire le relais entre les gens du voyage et la commune; entre les riverains et la Ville; entre les gitans et leurs voisins éphémères : c’est son rôle et la raison d’être de son poste à temps plein, payé par la Ville de Namur. "Tous les quinze jours, les gens de Lives-sur-Meuse ont des nouveaux voisins." Il faut tenir compte des souhaits et des exigences des uns et des autres, gérer la cohabitation entre deux façons de vivre qui ne coïncident pas.

Comme une illustration, un son strident, qui vrille les tympans, s’échappe de l’auvent où Linda, Huguette et Lolita sont toujours assises sur leurs chaises de camping. Un "Nataliaaaaa !!!" suivi de quelques mots hurlés en romani. Ici, on ne se déplace pas pour interpeller quelqu’un, on crie. Les enfants ne sont pas en reste.

Riverains résignés

Avant, il y avait ici un camping communal, où les gens du voyage avaient déjà l’habitude de se poser. L’intention de le transformer en aire spécialement dédiée aux gitans avait hérissé le voisinage. Réunion d’information très houleuse. Pétition. Les stéréotypes collent aux roues des caravanes.

Depuis l’inauguration officielle, en 2015, les sentiments se sont apaisés. On ne va pas enjoliver : les voisins ne sont pas enchantés, mais ils sont résignés. Les contacts avec les gens du voyage, c’est comme l’huile et l’eau : on s’approche; on ne se mélange pas. "Quand ça se passe moins bien, les émotions négatives remontent. Mon travail, c’est d’apaiser cela", témoigne Annick Morval.

"Il faut casser ces images et ces préjugés. Cela se passe très bien parce qu’on a investi dans l’humain. Ce liant est indispensable", insiste Stéphanie Scailquin (CDH), échevine namuroise en charge de la Cohésion sociale, qui porte le projet.

En quatre ans, il n’y a pas eu de véritables incidents. Mais des frictions, des petits accrocs et d’innombrables anecdotes - souvent liées à ces fameux préjugés. La médiatrice se souvient avoir été contactée par un voisin, furieux que "le chien des gitans" ait aboyé toute la nuit, l’empêchant de dormir. Elle se rend le lendemain chez le responsable du groupe qui l’emmène dans sa caravane voir l’animal : un lapin dans une cage - la seule bestiole présente sur le campement. "Vous voyez comme on peut se tromper … En fait, le chien qui faisait du bruit appartenait à un riverain, de l’autre côté de la chaussée."

Idem pour les détritus et gravats abandonnés à proximité du camp. Certaines personnes malintentionnées profitent de la présence des gitans pour se débarrasser de leurs déchets en leur faisant porter le chapeau. "J’ai vu un tas de meubles, un salon entier, qui ne serait jamais entré dans une caravane !"

La peur de l’inconnu

Les gens du voyage suscitent la peur, surtout celle de l’inconnu : ils vont faire du bruit, salir, voler… En miroir, l’insécurité est aussi le premier motif d’inquiétude des gitans. Certains groupes n’osent pas descendre au village. Ils craignent les regards ou, à l’inverse, n’osent pas regarder les gens de crainte d’être mal vus, mal compris. "On n’imagine pas leurs peurs à eux. Ils voient parfois des voitures qui entrent dans le camp, font le tour et repartent. Les femmes ne sont pas rassurées : elles ont peur qu’on leur prenne un enfant."

Les petites filles sont de retour, robes orange, blanches, lignées, virevoltantes, insistantes : "C’est quand, l’école ?"
Un accueil qui reste très frileux

Selon les sources, les gens du voyage seraient entre 12 000 et 15 000 en Belgique, la plupart de nationalité belge ou française. Il y a 50 ans, ils se posaient là où les menaient leurs caravanes. Mais les terrains vagues, publics ou privés, sont devenus rares; ils ne trouvent plus d’espaces assez vastes pour faire halte, surtout pour les grands groupes. Quand ils arrivent sur la place d’un village, les préjugés les précèdent. Pas facile de trouver des communes accueillantes. Depuis 15 ans, le Centre de médiation des gens du voyage et des roms de Wallonie démine les relations entre les gitans de passage et les localités qui les hébergent, pour quelques jours ou quelques semaines.

Le Centre a notamment pour mission de favoriser la création d’aires aménagées. Au total, une dizaine de communes (*) qui s’engagent pour l’accueil des gens du voyage reçoivent des subventions du gouvernement wallon. Namur a été la première à mettre à disposition de la population nomade un terrain spécialement équipé, avec blocs sanitaires et coin cuisine. Un autre terrain, un peu plus sommaire, existe à Ath.

Les autres organisent l’accueil sur des pâtures où l’on amène l’eau et l’électricité. "On peut très bien organiser l’accueil sans disposer de terrain aménagé et équipé, mais il faut qu’il soit continu et important", insiste Ahmed Ahkim, directeur du Centre. "Il faut reconnaître que ce qui existe aujourd’hui, même quand on accueille bien, cela reste très peu."


(*) Amay, Ath, Bastogne, Charleroi, Hotton, Mons, Namur, Ottignies-Louvain-la-Neuve, Sambreville, Verviers, Wasseiges.


Source: LaLibre