A la rencontre de gens du voyage: "Je suis né gitan, dans une caravane, et j'en suis fier" 

BELGIQUE Des caravanes installées sur la place du village ? Branle-bas de combat ! L’habitat mobile est rarement pris en compte dans les règlements communaux. La commune d’Ottignies/Louvain-la-Neuve, qui organise le séjour temporaire des gens du voyage depuis 15 ans, fait figure d’heureuse exception (comme Namur, Hotton, Tubize et quelques autres). Des exemples d’expériences positives et de bonnes pratiques que le Centre de médiation des gens du voyage a voulu mettre en exergue, lundi soir, lors d’une conférence.

"On a tous dans nos ancêtres des troubadours, des ménestrels, des gitans… Ils sont depuis très longtemps parmi nous. Alors, soit on les ignore, soit on adopte une démarche proactive" , indique, pragmatique, Michel Beaussart (PS), échevin de l’Enseignement en charge de l’accueil des personnes d’origine étrangère. Selon les sources, les gens du voyage seraient entre 12 000 et 15 000 dans notre pays. "La plupart sont belges ou français. Ils font partie de notre population" , poursuit Michel Beaussart.

Si cette question de l’accueil se pose avec plus d’acuité qu’il y a 50 ans, c’est parce qu’il n’existe aujourd’hui quasi plus de terrains vagues ou en friche. Autre difficulté : les gitans voyagent de plus en plus en grands groupes, pour s’imposer, relève l’échevin. "Confisquer 100 caravanes et arrêter 200 personnes, c’est impossible : on se trouvait donc face à un choix."

Pour vingt caravanes

Ottignies gère donc la location intermittente d’un terrain (de 20 ares) pour 20 caravanes, à l’emplacement de l’ancienne gendarmerie. Sur le site, on trouve une maison de la petite enfance et un local scout. Le terrain contigu, planté de pommiers, voit se succéder tous les ans 4 à 5 groupes de gens du voyage en avril, juin, septembre et octobre. Pas en mai (il est réservé pour les scouts) ni pendant les vacances d’été (il y a des stages) ni en hiver - il est impraticable.

La communauté d’Etienne Charpentier y est actuellement installée pour deux à trois semaines (lire ci-contre). Séverine Lemaire, coordinatrice communale, prend en charge les détails pratiques. Pas question de débarquer sans préavis. "Avant l’arrivée du groupe, on a un premier contact avec le responsable pour régler les questions pratiques" , explique-t-elle : accessibilité du terrain, caution, forfait pour l’eau et l’électricité… On convient d’une heure d’arrivée le jour J pour faire l’état des lieux du terrain et des installations sanitaires. "Tout roule… On n’a jamais eu de soucis puisqu’ils étaient déjà au courant de chaque détail" , témoigne Mme Lemaire.

Les riverains sont prévenus, par courrier, deux semaines à l’avance de l’arrivée prochaine de leurs voisins temporaires. "Cela ne pose quasi aucun problème" , assure l’échevin Beaussart.

En itinérance, pas en errance

"Ça ne pose aucun problème particulier", confirme, en écho, Mathieu, un père de 40 ans, qui habite là depuis deux ans. Rien à signaler. Zéro nuisance. Il n’y a pas vraiment de contacts entre gitans et néo-louvanistes. "On se fait parfois un petit signe de la main, mais c’est tout."

Anthropologue à l’UCL, Alain Reyniers redresse un cliché. "Ce n’est pas toujours facile de faire coexister des gens qui bougent et des gens qui sont installés. Ce sont des rythmes qui ont chacun leur langage. Mais les gens du voyage ne sont pas des errants venus de nulle part, qui s’installent et repartent on ne sait où. Ils sont en itinérance en fonction d’un certain nombre d’activités familiales, culturelles, économiques…"

"Des gens du voyage sont morts pour la libération de notre pays"

Etienne Charpentier se bat depuis 20 ans pour l’acceptation des siens.

"J’ai pas beaucoup été à l’école. Je ne sais pas beaucoup lire et écrire. Mais je sais défendre une cause."

Etienne Charpentier, président du Comité national des gens du voyage, se bat depuis 20 ans pour que les siens trouvent leur place en Wallonie et à Bruxelles. Pas des lieux fixes, mais des emplacements provisoires, temporaires, où ils peuvent installer leur caravane pendant deux ou trois semaines. Avant de repartir, ailleurs, un peu plus loin.

Le regard pétille dans le visage bistre, tanné par 60 ans de vie à tous vents. "Nous sommes bien ici. Merci de tout cœur à la commune. Chaque fois qu’on vient, madame est toute souriante." Madame, c’est Séverine Lemaire, la personne de référence pour l’accueil des gens du voyage dans la commune d’Ottignies-Louvain-la-Neuve.

"Je suis né gitan, dans une caravane et j’en suis fier." Une vie qu’il n’a pas choisie, insiste-t-il. "C’est comme ça." S’il avait pu, "peut-être que j’aurais voulu être fils de roi…" Mais voilà, il fait partie des voyageurs. "Nous sommes de nationalité belge", insiste-t-il. Et fiers de l’être - encore . "Des gens du voyage sont morts pour la libération de notre pays."

"Peiné dans son cœur"

Les discriminations à l’égard des gens du voyage restent fortes. "On ne fait pas de mendicité. On ne demande pas l’aumône. On ne demande pas du travail - j’ai une entreprise : je fais des toitures et je paie mes lois sociales." D’autres sont maraîchers, peintres, ferrailleurs; ils réparent des chaises, récupèrent du cuivre… "Ce n’est pas toujours facile de trouver notre place dans la société. On essaie, mais la société nous rejette. Pourquoi ne pas nous intégrer ?"

Le problème numéro un reste le stationnement de leurs maisons nomades, les emplacements à trouver… Il y a des communes, "comme ici", qui montrent un visage humain. C’est loin d’être partout le cas. "C’est pas bon de se présenter en disant : on est gitans. Le bourgmestre, il n’est pas là. Ou il vous dit : je n’ai rien contre vous mais pas chez nous."

"Notre vie, elle est dure, difficile, poursuit le gitan. Certains nous tuent d’un regard quand ils nous dévisagent." Les préjugés ont la vie dure; ils collent aux caravanes."On nous juge sans nous connaître."

Etienne Charpentier a fait un petit tour dans le quartier du Blocry, près de l’école. "On nous voit encore comme des voleurs d’enfants. Avant, on disait aux petits : si t’es pas gentil, les gitans vont te prendre. Certains ont gardé cette peur, cette crainte."

Ou ce regard soupçonneux devant certaines grosses caravanes. "Ça nous fait de la peine. Je ne leur demande pas, moi, comment ils ont fait pour payer leurs belles maisons. Notre culture est différente. Notre mode de vie dérange certains."

Le président du Comité national des gens du voyage se dit "peiné dans son cœur" quand il voit les panneaux "Wallonie, terre d’accueil" au bord des routes. "Il y a tellement de communes où on doit déguerpir."

Ce qu’il souhaite ? "On est là, on existe et il faut faire avec nous. Nous ignorer n’est pas une solution."

 

Source : lalibre le mercredi 12 octobre 2016 à 13h34