Solange Berger Publié le dimanche 17 juillet 2016 à 08h59

La foire, il est tombé dedans quand il était petit. René Buskens a repris l’affaire de son père. Ses arrière-grands-parents étaient déjà du métier. Et son épouse l’est aussi. Marco Delforge est également un enfant de la foire : " Je fais partie de la 4e génération. Mes arrière-grands-parents étaient dans les baraques de curiosités (nain, femme serpent,...) ."

"La plupart des gens d’ici se marient avec quelqu’un de la foire. On se connaît tous et c’est plus facile. Il faut remballer la caravane toutes les 3 ou 4 semaines. C’est un peu comme si on déménageait à chaque fois…", explique René Buskens, qui dispose néanmoins d’une adresse fixe à Gand où il passe du temps en hiver surtout, en dehors de la période des foires.

 

S’ils ont parfois un domicile fixe - pour des questions administratives et pour passer l’hiver -, la plupart des forains vivent dans leur caravane sur les sites des foires. "Le syndicat sait chaque fois où l’on est et nous apporte notre courrier", raconte Marc Koninckx, qui a plusieurs attractions de jeux de tir et d’adresse. "Les caravanes ont beaucoup évolué. Elles font 15 mètres sur 5 et on a l’air conditionné, des machines à laver,... Comme dans un bel appartement", précise Marco Delforge.

Et pour les enfants, tout est prévu. Pour les primaires, nombre d’entre eux vont à l’internat à Etterbeek, où ils sont avec les enfants de bacheliers (Tehuis voor Foorreizigers en Schipperskinderen); et en humanités à Vilvoorde. "Pour les petits de maternelles, il y a une école mobile avec une institutrice qui suit la tournée", précise Marc Koninckx.

Si les forains vivent en caravane, c’est aussi parce que leurs horaires sont exigeants. "Je me lève à 7h pour avoir le temps de tout contrôler. Le soir on ferme souvent après minuit. Ce sont des longues journées", note René Buskens qui avoue faire une petite sieste après le déjeuner.

Obstacles

Il est clair que la vie de forain n’est pas toujours facile. Leur nombre a d’ailleurs baissé de 7 % entre 2009 et 2014. "C’est dommage", note Christine Mattheeuws, présidente du SNI (Syndicat neutre pour Indépendants), qui estime qu’une conséquence pourrait être que "les fêtes foraines soient supprimées ou réduites dans certaines communes à cause du manque de forains".

Obstacles

Il est clair que la vie de forain n’est pas toujours facile. Leur nombre a d’ailleurs baissé de 7 % entre 2009 et 2014. "C’est dommage", note Christine Mattheeuws, présidente du SNI (Syndicat neutre pour Indépendants), qui estime qu’une conséquence pourrait être que "les fêtes foraines soient supprimées ou réduites dans certaines communes à cause du manque de forains".

Ils sont notamment confrontés au réaménagement des centres-villes. "Quand les administrations locales décident d’embellir leurs places, elles choisissent d’installer des bancs, des parterres de fleurs,… Cela devient problématique pour les foires", constate Christine Mattheeuws. "A Anvers, on nous a changé de site. Le nouveau est plus décentré. Avant, nous étions dans un quartier où il y avait beaucoup de passage. Maintenant, les gens qui viennent ici sont là pour la foire. Et en plus ils doivent trouver une place de parking", indique Marc Koninckx. "On veut nous sortir des villes. Les gens oublient que les places ont été créées pour les marchés, les foires et pour amuser les gens", regrette Marco Delforge qui constate que les foires ont tout de même toujours leur attrait auprès du public. "C’est moins cher que les parcs d’attraction. C’est déjà gratuit pour venir s’y promener…"

"Notre chiffre d’affaires diminue, mais nos frais fixes restent les mêmes. A Anvers, les prix demandés ont un peu baissé. Mais je préfère payer un peu plus et retourner où nous étions avant", poursuit Marc Konincks, qui a aussi souffert des attentats. "Les gens évitent le monde… A la foire du Midi, le chiffre est constant chaque année. On verra bien cette fois-ci."

Taxes

"Financièrement, on s’en sort mais c’est de plus en plus dur. Un peu comme pour tous les indépendants", indique Marco Delforge. Les investissements réalisés par certains forains peuvent être importants. René Buskens s’est ainsi offert la Grande Roue de Paris, pour 3,5 millions d’euros. "Mais elle tient longtemps", précise-t-il. "On ne vit pas comme des rois. Surtout avec les nouvelles taxes, comme la taxe kilométrique. Je vais devoir payer 1 500 à 2 000 euros de plus par an. Ce n’est pas rien", note Marc Koninckx.

En Wallonie, une mesure compensatoire spéciale a été prise pour les forains : la taxe communale pour emplacement va baisser de 20 %. "C’est décidé pour toutes les communes, mais cela doit encore se mettre en place", précise la présidente du SNI, qui regrette que "les autres régions n’aient pas pris la même mesure" et rappelle que les "forains apportent des revenus complémentaires aux villes et communes. Les politiques estiment peut-être que le nombre de personnes concernées n’est pas assez important. Mais il ne faut pas voir leur nombre, mais plutôt leur rôle social qui est très important."

Mais cette vie, même si elle est difficile, les forains l’aiment. "Je ne voudrais rien faire d’autre", déclare René Buskens, qui apprécie de rencontrer "chaque fois des gens différents". "Ce qui me plaît dans le métier, c’est qu’on n’a jamais de routine", commente Marc Koninckx. "Dans un commerce fixe, on ne bouge pas beaucoup… En plus on connaît nos voisins. Si l’un d’eux fait une fête un soir où il y a un peu de bruit, on n’appelle pas la police. On va à la fête… Bon, bien sûr ce n’est pas toujours rose. Il ne faut pas croire que tout le monde s’entend bien. Mais on est en général assez solidaires. Par exemple, si l’un de nous tombe en panne, les autres vont l’aider. La foire, c’est un peu comme une famille."

La grande roue

Sensations. Fils de forains, René Buskens a repris l’attraction de son père, et en a racheté lui-même plusieurs. A 33 ans, il possède désormais le Splash, le Wild Mouse - des montagnes russes - le Grand Huit, et vient de racheter la Grande Roue de Paris. "C’était un rêve d’enfant de posséder une grande roue. C’est un peu le monument de la foire", raconte René Buskens qui n’emmène pas nécessairement sa nouvelle acquisition dans sa tournée des foires, mais l’exploite plutôt pour des événements : Tomorrow Land, le marché de Noël de Gand,… Avec ses attractions et une quinzaine d’employés fixes toute l’année - "en hiver, il faut faire l’entretien, refaire les peintures,…" -, il est l’un des plus gros exploitants de la tournée. René Buskens travaille avec son épouse et a 2 enfants. L’aîné de 8 ans est en internat à Etterbeek; le second, de 4 ans, est à l’école mobile qui suit la foire. "Cette vie me plaît. J’aime bien parler avec tout le monde. J’ai des amis dans toutes les villes…"

En héritage

A table ! "Nous sommes une grande famille de foire, avec mes frères, neveux, cousins,… Ensemble, nous avons une quinzaine de stands de nourriture : des saucisses géantes aux croustillons en passant par les frites", explique Marco Delforge qui a repris, notamment, la Friture Max que ses grands-parents avaient déjà acquise en 1939. S’il est né sur les foires, comme de nombreux enfants de forains, Marco Delforge a eu un parcours scolaire différent des autres. Il a d’abord été dans l’enseignement traditionnel avant de faire le Ceria en boulangerie-pâtisserie-chocolaterie. "Ma mère n’était pas d’un milieu forain et voulait que je fasse des études. A la fin de celles-ci j’ai été approché par les pâtissiers bruxellois Nihoul et Witamer. Mais j’ai refusé leur offre et ai préféré aller vendre des croustillons à la foire !" Avec ses 4 ouvriers, il fait partie de la tournée présente à la Foire du Midi, à Anvers, Mons,… Marié à une femme qui n’est pas du milieu - "mais sa tante a épousé un forain" - Marco Delforge a une fille, présente aussi sur les foires. "Elle a été à l’école à Anvers et a un diplôme d’esthéticienne. Elle a épousé le fils des chevaux de bois. Ils ont deux filles : l’aînée est à l’école pour forains à Etterbeek, la plus petite va commencer les maternelles sur la foire. Travailler en famille c’est très agréable. Et il n’y a pas tellement de divorces parmi les gens de la foire."

Un nouveau cap

Tournée. Cela fait dix ans que Marc Koninckx est forain. "J’étais dans le transport avant. Mais j’avais envie de changer de vie. J’avais déjà de la famille dans le secteur, les parents et grands-parents de ma mère." Il y a dix ans, il a l’opportunité de reprendre un stand de tir et de jeux de hasard avec une tournée. "C’est la tournée qui a de la valeur. Plus que la baraque. Il est difficile de se rajouter dans une tournée, surtout dans les bonnes foires", explique ce quadragénaire qui est présent à la Foire du Midi, à celle de Liège, de Mons, d’Anvers,... "Une tournée, c’est environ 140 attractions. On commence en avril et on finit en décembre", explique ce père d’une fille de 18 ans. "Elle suit les cours à l’école pour enfants de forains à Vilvoorde et travaille avec moi la journée, comme le font tous les enfants de forains. Elle a d’ailleurs envie de continuer dans le métier. J’ai plusieurs remorques avec des jeux. Elle pourrait en prendre une", avance Marc Koninckx, qui se dit content que sa fille fasse ce métier. "Elle a ses marques ici. Elle se sent bien. Et puis tout parent aimerait que son enfant reprenne son commerce."

Source : La Libre.be